Le Trek des Annapurnas

Novembre 2002

Témoignage de Charles Santré
Je suis appareillé avec une prothèse Ossür®, pied Modular III et un manchon en silicone moulé avec accroche distale.

Vue de Manang

Ce trek était un vieux projet que l'accident et l'amputation ne m'avaient pas permis de réaliser. Pendant de nombreuses années, j'avais relégué ce projet de voyage dans un coin de ma mémoire, à côté d'autres rêves jamais réalisés pour tout un tas de raisons.

Quand mon ami m'a parlé d'un trek au Népal, j'ai longuement réfléchi avant d'accepter ce projet. Je savais que la moindre défaillance matérielle pouvait tout compromettre et gâcher le trek de mes amis. Finalement, après quelques hésitations, je décidais de partir. Ne restait plus qu'à préparer au mieux le voyage, c'est-à-dire envisager tout ce qui pouvait se produire et préparer le matériel utile pour régler tous les problèmes.

Finalement, nous débarquons à Kathmandu un jour de la fin du mois d'octobre 2002, c'est à dire après la fin de la mousson d'été et avant les premiers froids de l'hiver.
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J 0/ Kathmandu - Besi Sahar

Départ tôt le matin pour Dumre (route de Pokhara, env. 5 h), puis Besi Sahar, fin de la piste carrossable. Le trajet est long, la dernière partie de la piste étant assez mauvaise, mais le paysage de rizières est une merveille.

J 1/ Besi Sahar (820 m) - Ngadi (950 m). Étape de 4 h 30.

Enfin le premier jour de marche, au travers des rizières et avec l’Himal Chuli (env. 7500 m) en point de mire. C'est splendide ! Nous abordons le réseau des très beaux sentiers népalais en suivant au plus près la rivière Marsyangdi, impressionnante de puissance. Premier pont suspendu où l’on s’amuse à se balancer et surtout à faire balancer les autres ... Nous nous arrêtons le soir dans un Lodge à Ngadi. Les lodges sont souvent sommaires mais assez confortables, et sur le trek, quelques uns sont équipés de douche solaire, ce qui permet d'assurer une hygiène correcte tout au long des 17 jours du circuit. Toutefois, nulle part je ne trouverai de toilettes adaptés pour les handicapés, uniquement des toilettes turques. Sans entrer dans des détails scabreux, c'était plutôt galère et j'ai failli à plusieurs reprises me "vautrer" méchamment.

J 2/ Ngadi - Jagat (1310 m). Étape de 5 h.

Les choses sérieuses commencent, avec pas mal de dénivelé. Attention 1310 m, c'est du point de départ au point d'arrivée et çà ne préjuge pas du relief tourmenté quand vous montez pour redescendre juste derrière ! Bref, pas mal de dénivelé en fait et un premier incident qui m'a beaucoup inquiété pour la suite du trek. Dans une descente du côté de Syange, brutalement je perds la prothèse et ce n'est que de justesse si je ne me casse pas la figure. En fait, le cliquet du manchon en silicone a lâché sans prévenir. Nous sommes au deuxième jour et je me dis qu'à ce rythme là je n'arriverai pas bien loin ... A partir de ce moment, je décide d'utiliser les bâtons de ski dans les descentes raides pour épargner la prothèse, et ma jambe droite d'ailleurs ...
La vallée devient étroite, la rivière est franchement encaissée et bouillonnante, nous passons à plusieurs reprises des passerelles. La hauteur est parfois impressionnante, mais nous nous sentons toujours en sécurité dans la mesure où elles toutes été reconstruites avec des matériaux modernes (essentiellement par les Suisses).

J 3/ Jagat - Dharapani (2000 m). Étape de 5 h

Les paysages changent beaucoup. Nous quittons les rizières et la végétation tropicale pour retrouver la montagne. Le chemin a flanc de falaise est parfois très impressionnant, particulièrement lorsque des glissements de terrain l'ont emporté lors d'une mousson précédente. Mais nous ne sommes pas encore en altitude et il fait encore chaud. Je suis obligé de profiter de chaque halte pour démonter la prothèse, ôter le manchon en silicone et tout sécher. Inutile de vous dire que dans ce cas, je suis l'attraction du village, mais tout cela reste très naturel et leur curiosité n'a rien de malsain. Je suis rapidement qualifié de "lauri" (orthographe phonétique) ce qui veut dire en népalais approximativement "mutilé de guerre". En effet depuis la fin de la deuxième Guerre Mondiale où les Britanniques avait fait appel à la fibre "patriotique" des Népalais, les amputés ont quasiment disparu. Probablement parce que personne ici ne survit à des blessures graves, tant la situation de la médecine au Népal est préhistorique.

J 4/ Dharapani - Chame (2700 m). Étape de 5 h

Nous traversons les premiers villages d'influence tibétaine, constitués de maisons de pierre à toit plat, en particulier le village de Bagarchhap. Fin 1995, un glissement de terrain dans le centre du village a détruit la majeure partie des habitations et deux lodges.  A Koto, l’Annapurna II est en point de mire (7937 m). En milieu d'après-midi, nous arrivons à Chame, capitale du district de Manang avec ses nombreuses boutiques et sa vue imprenable sur Lamjung Himal (6986 m). Ces étapes ne sont pas trop difficiles, je peux suivre le rythme des bipèdes et ne pas les retarder. Je profite toutefois de chaque halte pour retirer la prothèse, sécher les manchon, éventuellement remettre un peu de Derma Prevent puis tout remettre d'applomb.

J 5/ Chame - Pisang (3200 m). Étape de 5 h

Le sentier court à travers une épaisse forêt dans une vallée étroite et escarpée. On aperçoit pour la première fois la face rocheuse élancée du Paunga Danda. Puis nous arrivons au pays de Manang. Nous dormirons en lodge à Pisang, village d'influence tibétaine. En fin d'après-midi, nous visitons le vieux village où nous visitons un temple bouddhiste de construction récente

J 6/ Pisang - Manang (3500 m). Étape de 7 h.

L'étape est longue mais pas très difficile. La montée est très douce et le spectacle de la chaîne des Annapurnas est grandiose (Annapurnas IV, II, III). Nous sommes à plus de 3000 m et pourtant ces sommets sous écrasent encore. Cette ascension douce est idéale pour l'acclimatation. Nous apercevons les premiers yaks. Ils ont l'air paisible, mais les népalais nous recommandent de ne pas trop nous en approcher. Nous passons sous le magnifique village en fer à cheval de Braga, blotti au pied de roches ciselées ; son temple est une vraie merveille.
Le soir, nous dormons dans un lodge très luxueux, avec douche solaire. Au repas, du steak de yak.

La journée d'acclimatation à Manang (3800 m). Photo avec l'équipe de guides népalais

Marche d'acclimatation au dessus de Manang

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J 7/ Manang

Il commence à faire froid le matin et le soir. Il devient plus difficile de respecter les règles strictes d'hygiène, mais elles s'imposent pourtant. Et pour que le matin, il ne soit pas trop pénible d'enfiler la prothèse, il convient de mettre le manchon au chaud, dans le duvet si nécessaire. A cette altitude, le bonnet de nuit que je n'utilise pas habituellement, me parait aussi quasi indispensable pour éviter que le moignon ne soit trop gonflé le matin, ce qui est source de blessures. Aujourd'hui nous flânons au dessus de Manang pour une petite marche d'acclimatation. La vue sur les versants Nord des Annapurnas II, III et IV est vraiment splendide.

J 8/ Manang - Leder (4200 m). Étape de 4 h30

L’étape est relativement courte et nous approchons les premières neiges du Chulu. La végétation commence à se raréfier, l'air est sec. Ici, il fait moins chaud, et je n'ai plus de problème de sudation dans le manchon.
Pourtant je ne suis pas très en forme, çà se termine par quelques troubles digestifs, qui se passeront rapidement, probablement une tourista. J'angoisse un peu car après-demain c'est l'étape cruciale du col est ce n'est pas le moment de faillir. Bref, ce jour -là je me suis couché tôt, sans manger, et tout est rentré dans l'ordre.

J 9/ Leder - Thorung Phedi (4500 m). Étape de 3 h

Cette étape est courte et idéale pour poursuivre l'acclimatation. Nous arrivons à Thorung Phedi, "village d'altitude" pour trekkers.
C'est la "veillée d'arme" avant le passage du Thorung, l'ambiance es chaleureuse et me rappelle vraiment celle des refuges de haute montagne dans les Alpes. Comme à chaque fois, lorsque je suis prêt du but, je vérifie trois fois le matériel pour être sûr qu'il n'y aura pas un problème technique de dernière heure qui m'empêchera d'arriver au but. En effet, il s'agit d'un passage de col et un échec me contraindrait de revenir en arrière et de laisser le groupe continuer.

J 10/ Thorung Phedi - Thorung La (5350 m) - Muktinath (3700 m). Étape de 8 h

L'ascension vers le  col n'est pas très difficile. A cette période, il n'y a pas encore beaucoup de neige et elle est plutôt dure, il n'y a donc aucune difficulté pour marcher dessus. Il ne fait pas non plus très froid, l'altitude commence à se faire sentir mais il suffit d'avancer lentement et sûrement. Une pause d'une petite heure car il ne fait pas très froid avec un crochet vers un petit lac glaciaire. Je suis heureux d'être à Thorung La. Je ne peux pas m'empêcher de penser que si des amputés sont passés par ici auparavant, nous ne sommes pas nombreux et que nous le devons à ces merveilles techniques que sont les prothèses.
Nous entamons la descente, elle est très longue, me paraissant interminable. A la fin, je ne cherche même plus à remettre la prothèse d'aplomb, elle flotte de plus en plus et je compte en fait sur mes bâtons pour me soutenir. En route, nous ferons un brillant diagnostic d'appendicite chez une jeune népalaise. Nous lui donnons des antibiotiques et des antalgiques puissants afin qu'elle puisse descendre à dos d'âne jusqu'au dispensaire et le premier hôpital, à priori à plusieurs jours de marche. On ne parle pas de rapatriement en hélicoptère ou en avion pour les népalais.
En fin de journée, je suis au bord de l'épuisement, nous arrivons à Muktinah, célèbre lieu de pèlerinage pour les bouddhistes, venant à pied de l'Inde. De ce gros bourg, nous avons une vue splendide sur les
portes du Mustang, l’ancien et mythique royaume de Lo.

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Le passage de Thorung La (5400 m)

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J 11/ Muktinath - Marpha (2700 m). Étape de 7 h.

Je me rends compte vraiment que les descentes sont bien plus pénibles que les montées. Le spectacle est grandiose vers le massif du Daulaghiri, le Nilgiri isolée et les plateaux tibétains au Nord. Mais les muscles commencent vraiment à fatiguer et j'apprécie de plus en plus les bâtons de ski. Heureusement les articulations tiennent le coup et pas le moindre signe de tendinite. Au pied du massif du Daulaghiri, Rébuffat a dit "Trois fois la face nord du Cervin" !
Dans ce dernier lieu, nous rencontrons la Kali Gandaki, rivière que nous suivrons à partir de maintenant et durant 3 jours. Le fond de la vallée, large et pierreux est immanquablement balayé par un vent violent, contraire à notre marche. J'ai vraiment l'impression de ne pas avancer et je suis sans arrêt la "lanterne rouge". Çà m'agace un peu, car autant avant le col je n'avais jamais l'impression de ralentir notre groupe, autant maintenant j'arrive au minimum 20 minutes après tout le monde ...
Nous arrivons en fin d'après-midi à Marpha au beau milieu d'une fête religieuse. C'est une fête annuelle ou les villageois sacrifient un chien et  enterrent sa tête pour s'assurer d'une bonne santé. Je suis agréablement surpris de pouvoir entrer dans un temple au beau milieu d'une cérémonie sans avoir l'air d'un intrus. Il règne ici un grand esprit de tolérance, très éloigné de nos églises ou mosquées.

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Kali Gandaki, les pommiers et le  Dhaulaghiri
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Kali Gandaki et le Royaume du Mustang

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J 12/ Marpha - Kalopani (2500 m). Étape de 6 h

Encore une étape majestueuse, mais tellement longue pour moi. Nous suivons le fond de la vallée avec cette fois le vent dans le nez. Les distances me paraissent interminables et je suis le dernier du groupe de façon quasi-constante. J'apprécie particulièrement à ce moment , le sherpa qui m'accompagne et réussit le prodige de marcher au même rythme que moi sans avoir l'air de m'attendre. Plusieurs fois nous traverserons la rivière à gué, et comme je n'ai pas emmené de prothèse de bain, je me fais parfois aider pour ne pas devoir faire "trempette". Petit détail pratique, pour la première fois dans le restaurant où nous nous sommes arrêtés pour le repas du midi, les toilettes me permettent de m'asseoir sans avoir à faire des acrobaties incroyables.

J 13/ Kalopani - Tatopani (1200 m). Étape de 7 h.

Étape très agréable au milieu d'une végétation luxuriante, quelques singes, et une flore variée depuis la zone alpine à la zone sub-tropicale. L'étape est longue mais la marche est bien moins monotone que la veille dans le lit de la rivière.
A Tatopani, source d'eau chaude et lodge confortable avec douche solaire mais "froide".
Je pense ce jour-là à l'expédition française de Louis Lachenal, Lionel Terray, Gaston Rébuffat, Maurice Herzog qui furent les premiers occidentaux à trouver l'itinéraire vers les Annapurnas à travers la vallée grandiose de la Kali Gandaki. Cela date de cinquante ans à peine, pourtant les seules cartes qui existaient alors étaient totalement fausses et il leur a fallu plusieurs semaines pour parvenir au camp de base. A cette époque, le Népal était un royaume autoritaire, complètement replié derrières ses fontières.

J 14/ Tatopani - Ghorepani (2850 m). Étape de 7 h

Aujourd'hui nous ne ferons que remonter. La plupart des membres du groupe sont un peu déçus, ils s'étaient bien habitués à la descente. Intérieurement, je suis plutôt heureux, réellement la montée avec une prothèse est moins fatigante que la descente, et je ne suis pas systématiquement le dernier... Nous connaissons ce jour là la seule averse qui durera une heure environ. Ce qui donnera un spectacle majestueux au coucher du soleil, avec le Dhaulagiri émergeant des nuages. La soirée à Ghorepani est fraîche (le retour en altitude)  mais très agréable. Le lendemain, nous nous levons très tôt pour apercevoir et photographier le lever du soleil sur le versant sud de la chaîne des Annapurnas à partir de Poon Hill. 

J 15/ Ghorepani - Birethanti (1025 m). Étape de 6 h30

Cette étape, l'avant dernière en principe, la dernière en pratique est la plus dure. Elle m'a paru interminable avec des escaliers pratiquement sans discontinuer (des milliers de marches !). Et bien sûr pas deux marches de la même dimension, et pour corser le tout des pierres qui roulent un peu partout. Mais la fin du trek est proche et la perspective d'une super douche motive. Il n'empêche, çà devient dur mais  cette descente vertigineuse au flanc de la montagne et noyée dans la végétation. Nous traversons de nombreux villages, grouillants de vie. Cette descente est réellement longue pour moi, et je ne peux que me féliciter d'avoir emmené le Derma Prevent®. Malgré la chaleur, les frottements incessants, pas la moindre sensation de brûlure, et encore moins d'irritation ou de plaie lorsque j'enlève  la prothèse en arrivant le soir. A peine croyable ! Je n'aime pas faire de la publicité, mais je suis intimement persuadé que Derma Prevent® a grandement contribué à ce que ce trek ne soit pas gâché par des blessures ou des irritations et qu'il pourra rendre le même service à d'autres amputés. Testez le et faîtes vous une idée !

J 16/ Birethanti - Nayapul - Pokhara (900 m) - Kathmandu

Il ne reste plus qu'une demi heure de marche. Un membre du groupe terminera sur un brancard en raison d'une plaie du pied droit qui tourne décidément mal. Il as essayé de tenir jusqu'au bout, mais là il ne peut plus. Nous arrivons à Pokhara, d'où nous prendrons l'avion pour Kathmandu en fin de matinée. Malheureusement la vue tant espérée sur le massif des Annapurnas est gâchée par quelques nuages. Ce sera le seul jour où les nuages ont gâché la vue, il ne faut pas se plaindre.

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Gestion de la prothèse pendant le trek
Les bâtons télescopiques sont souvent très utiles pour la stabilité et pour soulager la jambe saine particulièrement lors de la descente
Tous les moyens sont bons pour traverser les rivières avec ou sans aide

Une séquence vidéo

 
Vidéo (séquence de 8 secondes, 1,40 Mo)
 
   
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