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Bernard Perret
De la société comme
monde commun
Desclée de Brouwer, 2003
Discussion à la revue ESPRIT
22 Janvier 2004
Mon livre est constitué de deux essais distincts, l’un plutôt sociologique,
l’autre plutôt anthropologique et philosophique. Je pense qu’il est plus
intéressant ici de discuter du second, mais je vais quand même exposer
rapidement le contenu de l’ensemble pour faire apparaître les liens qui
unifient l’ensemble de ma démarche.
1
L’architecture du lien social
Le premier essai est centré sur la notion de capital social. De quoi
s’agit-il ? Pour Bourdieu, le capital social est constitué par « l’ensemble
des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession
d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées
d’interconnaissance et d’inter reconnaissance ; ou, en d’autres termes, à
l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas
seulement dotés de propriétés communes (susceptibles d’être perçues par
l’observateur, par les autres ou par eux-mêmes) mais aussi unis par des
liaisons permanentes et utiles ». Dans cette conception, le capital social
est un ensemble de ressources qui sont utiles à l’individu, donc un bien
privé. Pour James Coleman, le capital social caractérise certains aspects
de la structure sociale qui peuvent être utiles aux individus. Quoique plus
« holistique » que celle de Bourdieu, cette définition reste dans le cadre
de l’individualisme méthodologique.
On a une vraie rupture avec Robert Putnam (1995), pour qui « le capital
social fait référence à des caractéristiques de l’organisation sociale
telles que les réseaux, les normes et la confiance sociale, qui facilitent
la coordination et la coopération en vue d’un bénéfice mutuel ». Dans cette
définition, la capital social est considéré comme un bien collectif, et
donc potentiellement un outil d’évaluation de la qualité du lien social.
C’est cet aspect qui m’intéresse, à divers titres :
- tout d’abord en tant qu’outil permettant de réfléchir en des termes
nouveaux à la question des rapports entre l’économique et le social.
Certains des aspects des analyses de Putnam sur le déclin du capital social
aux EU font écho et complètent les travaux français (auxquels j’ai contribué)
sur l’analyse de la crise de l’intégration par le travail. Bien que Putnam
n’aborde pas la question en ces termes, on débouche très clairement sur un
constat majeur : les mutations récentes du capitalisme n’ont pas pour effet
seulement d’augmenter les inégalités, elles affectent en profondeur les
structures qui conditionnent la pérennité de la vie sociale.
- Plus largement, la théorie du capital social pose une question très
générale, de nature épistémologique. De quels instruments d’évaluation disposons-nous
pour évaluer l’état de nos sociétés sous l’angle de la qualité des rapports
sociaux ?
Ce qui est fascinant, et qui en même temps suscite une certaine suspicion,
dans la notion de capital social, c’est qu’elle prétend offrir un
instrument d’évaluation, voire même de mesure, et fonder une sociologie
normative susceptible de rivaliser avec l’économie sur son propre terrain.
Cette ambition soulève un ensemble de difficultés, essentiellement liée à
la diversité des formes du lien social, à la difficulté d’établir un
critère permettant de distinguer les bons et les mauvais réseaux, etc. Elle
présente en outre le risque d’un rabattement utilitariste du concept qui
amènerait à privilégier les formes de vie sociale les plus favorables à la
croissance économique. Ces difficultés apparaissent bien quand on essaye de
faire des comparaisons internationales. La transposition des analyses de
Putnam à l’Europe soulève des questions d’ailleurs passionnantes en
elles-mêmes, par exemple sur les rapports entre les communautés
religieuses, le monde associatif, le monde politique et les institutions
(ou, si l’on veut, entre le religieux, le civil et le civique) de part et
d’autre de l’atlantique.
En fin de compte, ce travail débouche sur une critique de ce que j’appelle
le « connectivisme ». Je veux nommer par là la tendance qui existe dans la
sociologie française (de Singly…) à analyser les liens sociaux comme un
ensemble de relations interindividuelles crées à l’initiative des
individus, en négligeant le cadre institutionnel et symbolique dans lequel
s’inscrivent ces relations. En d’autre terme, il faut passer de l’analyse
des réseaux (networks) à celle des configurations (patterns), lesquelles
intègrent les institutions et le monde symbolique.
L’un des points d’impact de cette réflexion est le monde associatif. On ne
peut comprendre ce qui s’y passe sans prendre en compte les liens des
associations avec les institutions et le fait que le lien associatif est
dépendant d’autres modalités de mise en relation des individus entre eux et
avec la société dans son ensemble (d’où le titre de l’essai :
L’architecture du lien social).
2
L’agir constitutif
Les analyses empiriques relatives à l’évolution du capital social mettent
en évidence un phénomène général de désinstitutionalisation des liens
sociaux, mais elles ne fournissent pas d’outils pour l’interpréter d’un
point de vue normatif. On touche là aux limites d’une sociologie
foncièrement utilitariste qui considère que les individus nouent des liens
sociaux pour leur bénéfice mutuel. Avec un tel présupposé, on ne peut pas
penser le rôle des institutions et des instances symboliques. C’est la
critique de ce présupposé qui fait l’objet du second essai.
De toute évidence, je ne suis pas le premier à entreprendre une critique de
la théorie utilitariste de l’action ! L’angle retenu ici est la mise en
évidence de la fragilité des fondements anthropologiques du modèle «
moyens-fins » et, surtout, une tentative pour lui substituer une autre
cadre d’intelligibilité. Le point clef est le suivant : le modèle
moyens-fins suppose fixé un cadre définissant de manière stabilisée le
rapport du sujet au monde. Il suppose que l’on soit capable d’isoler au
sein du monde un objet particulier, auquel nous attribuons une certaine
valeur, fixée de manière relativement stable. Or (point sur lequel je suis
redevable à Hans Joas), ce n’est pas du tout comme cela que les choses se
passent. Dans la réalité, nous agissons dans le cadre d’une relation
mouvante et globale avec le monde. Et c’est la reconfiguration permanente
de cette relation qui est l’enjeu principal de l’action.
D’où l’idée selon laquelle la logique fondamentale de l’action n’est pas
d’atteindre tel ou tel but utilitaire, mais de donner forme à notre
relation au monde. J’appelle "agir constitutif" l’agir orienté
vers la constitution du système sujet/ monde. Il y a une assez grande
ambition théorique derrière ce concept, qui est d’unifier et de donner une
nouvelle intelligibilité à diverses notions d’action non utilitaire
introduites dans les sciences sociales. Par exemple : la logique du don, la
logique de l’identité et de la reconnaissance, l’agir communicationnel.
Avec une extension supplémentaire par rapport à ces concepts : j’ai dans
l’idée que nous agissons non seulement en fonction des systèmes
relationnels dans lesquels nous sommes insérés mais, plus largement, pour
construire un monde dans lequel nous puissions donner un sens à notre
existence. Cela recouvre la création d’univers cognitifs, esthétiques et
symboliques (l’art et la littérature), la constitution d’un espace public,
d’institutions politiques, judiciaires, religieuses, etc. On peut résumer
cela en disant que l’une des préoccupations majeures de l’individu est la
construction de mondes communs.
L’aspect le plus novateur de mon travail est, me semble t-il, le suivant.
Je pense avoir montré que la logique constitutive et la logique
instrumentale forment un couple indissociable, qui doit être pensé dans son
fonctionnement global. Décrire un comportement comme rationnel par rapport
à une fin présuppose que l’individu a une vision claire de ce qu’il est et
de ce qu’il veut. L’acteur rationnel est supposé capable de se fixer un but
dans un monde – naturel ou social - qui lui est extérieur. Il y a, donné au
départ, un rapport fixe entre l’individu et le monde. Or, c’est précisément
la réalisation de cette condition qui est l’enjeu de l’agir constitutif. La
grande majorité de nos actions sont à la fois instrumentales (dirigées vers
des buts) et constitutives (elles participent d’un effort permanent pour
explorer, interpréter et construire la réalité, et, dans le même mouvement,
nous définir nous-mêmes).
Il est toujours plus ou moins possible de reconstruire a posteriori la
logique d’une action en lui affectant un but et en supposant qu’elle
s’effectue dans un cadre cognitif et normatif stabilisé. Mais, du point de
vue interne de l’acteur en situation, la vision est différente : son
problème est d’abord de définir (de constituer) sa situation et sa propre
position au sein de celle-ci. Dans la vie réelle, rien n’est jamais
totalement fixé, ni la conscience de soi de l’acteur, ni ses buts, ni la
définition du contexte matériel et social. Il en résulte une
indétermination des paramètres de l’action du point de vue instrumental. Et
cette indétermination place l’acteur devant une tâche primordiale, qui est
de se placer dans un cadre dans lequel son action soit susceptible de
devenir signifiante.
La notion d’agir constitutif entretien un lien très étroit avec celle de
réflexivité. L’idée de réflexivité implique précisément celle d’un retour
permanent sur les présupposés de l’action, et donc sur son cadre. Pour
l’homme réflexif, les buts de l’action et leur valeur ne sont jamais
définitivement fixés. Ce que l’on entend habituellement par rationalité est
lié à l’agir instrumental. Dire qu’une action est rationnelle implique un
certain nombre d’affirmations distinctes sur la continuité de la volonté,
le fait que celle-ci se fixe sur un but « réel » (et non imaginaire), la
cohérence des moyens employés par rapport à ce but. On pourrait résumer
cela en disant que la rationalité présuppose un ensemble de connaissances
sur le monde ou, mieux, un cadre stabilisé fixant des rapports signifiants
entre le sujet de l’action et le monde. D’où il résulte que la rationalité
de l’action est constamment menacée par l’instabilité de ces
significations. Le couple constitutif/instrumental est dans un rapport
d’homologie assez étroit avec le couple réflexivité/rationalité.
Cette manière de conceptualiser l’action possède, je crois, une grande
puissance explicative et heuristique. Dit plus simplement, elle place la
dynamique du système sujet/ monde au cœur de toute interprétation des
comportements individuels. Bien entendu, les implications politiques de
cette théorisation sont décisives, comme j’en donne quelques exemples dans
le livre (notamment en relisant Arendt, Les origines du totalitarisme). La
notion d’agir constitutif s’applique également à l’action collective. C’est
d’ailleurs en partie ma pratique de l’évaluation des politiques publiques
qui m’a inspiré cette idée. Les politiques sont constitutives, au sens où
leur finalité réelle n’est pas seulement d’atteindre des buts mais de
constituer des problèmes et des systèmes d’acteurs.
Enfin, l’idée d’agir constitutif permet de revenir sur la question du
rapport aux institutions, abordée dans le premier essai. On peut en effet
définir les institutions, en donnant un sens large à ce terme, comme les
structures socialement construites du monde commun. Le point essentiel est
ici d’observer que l’individu ne s’inscrit pas passivement dans un cadre
institutionnel, mais que l’un des enjeux fondamentaux de l’action
individuelle est de renégocier et de réinterpréter ce cadre (parce que ce
cadre est ce qui donne sens à notre action). C’est une idée chère à Antony
Giddens : l’un des traits majeurs de notre modernité tardive est le
caractère de plus en plus actif et réflexif du rapport aux institutions. Le
débat intellectuel français a été dominé par des pensées mettant unilatéralement
l’accent sur le caractère éducatif et répressif des institutions. Or, les
institutions sont d’abord le produit normal des interactions sociales. Pour
tout un ensemble de raisons, que j’aborde rapidement dans le livre, il est
devenu essentiel de prendre en compte le caractère conscient et délibéré de
la construction institutionnelle. C’est une question politique majeure.
3
Discussion
La notion de « capital social » a été introduite par Pierre Bourdieu en
rapport au problème du « pouvoir symbolique ». Quelle est la place du
symbolique dans votre réflexion sur l’institution ? Ensuite, vous parlez
d’un phénomène de « désinstitutionalisation », thème que l’on retrouve par
exemple chez Marcel Gauchet. Dans quelle mesure l’analyseriez-vous dans le
cadre d’une montée en puissance de individualisme? Qu’est-ce qui, au fond,
se substitue aux institutions classiques et spécifiquement politiques dans
le monde contemporain ? Peut-on simplement identifier la
désinstitutionalisation à l’individualisme comme le fait Marcel Gauchet ?
B. P : Quand on parle de désinstitutionalisation, il s’agit bien d’une
façon de parler puisque certaines formes d’institutions s’affaiblissent
alors que d’autres se renforcent. Si l’on définit très généralement une
institution comme une instance quelconque capable de prescrire des
comportements et d’en stabiliser d’autres, on voit bien qu’on a des
mécanismes de compensation entre des institutions à fort contenu symbolique
qui ont alors plutôt tendance à décroître, à être nuancées puis des
institutions comme la monnaie, le droit et certaines formes de régulation
bureaucratique. Des formes de régulation des comportements sociaux évoluent
donc, accompagnées du déclin de certaines formes d’institutionnalisation au
profit d’autres formes.
Dans cette optique-là, la question de l’individualisme est un peu gênante.
En un sens, on retrouve toujours à la fois de l’individuel et du social et
donc, des formes de détermination collective des comportements. L’un de
ceux qui a dit des choses les plus subtiles à ce sujet est Simmel dans sa Philosophie
de l’argent. Il montre que des formes de régulation par des mécanismes
plus objectifs, du type rapport monétaire, sont plus favorables à la
libération de ce qu’il y a de plus subjectif dans l’individualité. Simmel
montre que la régulation monétaire permet une évolution de la personnalité,
une expression plus forte des différents niveaux de la subjectivité avec
une différenciation des contenus affectifs, esthétiques, etc. Ici, on peut
bien dire qu’il y a un lien entre la désinstitutionalisation et
l’individualisme au sens de subjectivisation, de libération d’une
possibilité pour chacun d’aller plus loin dans le déploiement de sa
subjectivité dans certains domaines.
Mais tout cela, évidemment, se situe dans un cadre qui reste extrêmement
normé. Par exemple, lorsqu’on prend sa voiture, on sait qu’on doit
respecter le code de la route, etc. On est tout de même soumis à un
ensemble de pressions qui encadrent fortement les comportements et les
interactions sociales. Et c’est justement du fait de cet encadrement
efficace par des mécanismes relativement objectifs que l’individu a
davantage de possibilités pour développer librement toute sa subjectivité.
Evidemment, on retrouve là la question du symbolique. Le risque et le
problème de toute cette évolution est qu’on pourrait dire, d’une manière un
peu brutale, que la régulation symbolique devient inutile. Ou plutôt, elle
devient fonctionnellement moins utile puisque nous n’avons plus besoin de
croire en Dieu, en des principes moraux ou autres pour rentrer spontanément
dans un certain nombre de comportements relativement stabilisés nous
donnant satisfaction et permettant à la société de fonctionner.
On peut poser la question en ces termes-là, à savoir une crise du symbolique
par excès d’objectivation du lien social. Mais il faut certainement
nuancer. Car on voit bien, notamment aux Etats-Unis, que le symbolique à
travers les passions collectives, l’idée de nation se porte bien. On ne
retrouve pas que de l’objectif, du fonctionnel, dans nos sociétés. En
revanche, on peut rapprocher cela des analyses d’Hannah Arendt sur les
origines du totalitarisme. Le risque d’un désencadrement et d’une
désinstitutionalisation du symbolique est peut-être de le voir resurgir
sous des formes particulièrement non maîtrisables, instables et
potentiellement violentes. Ce qui est une autre façon de reposer la
question ! Sur ce point, n’étant pas philosophe, j’en arrive à des
questions qui m’intéressent beaucoup et sur lesquelles je souhaiterais aussi
que des lumières me soient apportées.
Lorsqu’on dit qu'il y aurait processus d’individualisation, on désigne,
me semble-t-il une idéologie et non pas un processus. Sur terre, nous
n’avons jamais vu où que ce soit de l’individualisme : les gens dépendent
les uns des autres. Il n’y a pas de processus individualiste. Il faudrait
être dans l’esseulement le plus total. Qu’en pensez-vous ?
B. P : Je pense effectivement que lorsqu’on parle d’individualisme, il faut
au minimum distinguer ce qui relève d’une idéologie, d’une mentalité d’un
ensemble de fonctionnements de représentations puis ce dont parle par
exemple Simmel lorsqu’il évoque ce changement qui affecte la personnalité
humaine elle-même. Elle acquiert ainsi une espèce de capacité de se
représenter elle-même et c’est un peu ce que dit aussi Norbert Elias.
Individualisme et individuation sont donc deux choses différentes,
l’individualisme étant à comprendre dans un sens davantage idéologique, de
représentations, de fonctionnements sociaux.
vous avez cité Hannah Arendt. Comment vous situez-vous par rapport à sa
distinction entre le travail instrumental et l’agir constitutif par exemple
dans La Condition de l’homme moderne ? Arendt distingue trois choses et non
deux : le travail, l’œuvre et l’action. Je comprends bien le terme de «
constitutif » : désigne-t-il l’agir en tant que tel ?
B. P : Clairement, je ne me situe pas directement par rapport à la
tripartition d’Hannah Arendt sur l’œuvre, l’action et le travail. Je ne
crois pas que mes concepts soient bien articulés avec ceux-là, et qui m’ont
d’ailleurs toujours posé un ensemble de problèmes. En particulier, j’ai
toujours eu du mal à bien comprendre en quoi cela pouvait vraiment nous
aider à penser la question du travail.
On peut toujours se représenter l’action de deux manières. D’abord, en tant
qu’on vise certains buts. Et dans le fond, il s’agit de ce que l’on dit
lorsqu’on rationalise son propre comportement. On fait comme si l’on était
dans un cadre stabilisé. Par exemple, dire qu’on rationalise une décision
signifie qu’on fait abstraction du fait, en réalité, que tout changeait
tout le temps et qu’on était alors dans un processus complètement réflexif
où l’on a reconstruit, chemin faisant, tout le sens de l’action. On fait en
quelque sorte un arrêt sur images, on considère le cadre comme fixé et on
essaie de se représenter cela comme quelque chose qui est à peu près
stable, cohérent. Puis, il y a le processus réel, la réalité qui est ce
processus dans lequel on est amené à réinterpréter de manière beaucoup plus
continue. Ce sont deux entrées, deux manières de voir l’action.
La critique du modèle moyen-fin correspond tout à fait, chez Arendt, à
la critique de la dégradation de l’agir en faire. Vous vous appuyez sur
Hannah Arendt, sans faire beaucoup de références à une autre pensée de
l’institution très phénoménologique, celle de Merleau-Ponty mais qui est
très difficile à utiliser car il s’agit des derniers textes, les cours au
Collège de France sur l’institution et qui ne concernent pas seulement
l’institution juridico-politique mais qui tendent véritablement à penser
l’institution d’un monde commun sous les trois perspectives qui vous
occupent : le dynamisme ou la créativité, le rapport entre le sujet et
l’objet et en fait Merleau-Ponty tend (même s’il ne l’a pas achevé car il
est mort très tôt) vers la suppression de cette dualité sujet-objet pour
essayer d’élaborer quelque chose qui soit de l’ordre du rapport. Ce que
vous voulez, c’est essayer de penser la force instituante de l’institution
et pas simplement l’institué.
B. P : J’en conclus qu’il va falloir que je lise d’urgence Merleau-Ponty.
Mais, oui, c’est tout à fait vrai ! Je pense que le cadre philosophique
adéquat est celui de la phénoménologie que je comprends comme une attention
à la réalité de l’expérience et cette nécessité de penser le sujet et
l’objet en relation. La seule chose qui soit accessible et qui puisse
vraiment nous permettre de progresser, c’est de caractériser les
différentes formes et configurations du rapport entre sujet et objet. C’est
en particulier de la sorte que l’on peut penser la place respective de la
connaissance objective et des autres formes de connaissance. C’est la seule
façon de rendre justice à toutes les formes de l’expérience humaine. Et
c’est la seule façon de penser par ailleurs correctement les formes de
validité qui s’appliquent aux sciences sociales et qui ne sont ni celles de
la subjectivité ni celles de la connaissance pure. La seule façon, c’est
effectivement de rentrer dans une pensée fine des différentes formes de
configuration du rapport entre sujet et objet.
Je voudrais revenir sur Arendt pour montrer à quel point est justement
fonctionnelle la distinction entre travail, œuvre et agir.
D’abord, au niveau de l’agir instrumental, il y cette idée de la
dégradation de l’agir en faire. Mais même au niveau de l’agir constitutif,
on retrouve deux éléments qui sont très présents dans La Condition de
l’homme moderne . D’un côté, il s’agit de la révélation de l’identité
individuelle « du qui par l’action ».
Et d’autre part, le fait, dans la conception d’Hannah Arendt, que l’homme
vive en correspondance avec ses conditions d’existence et en même temps, il
est seul être à pouvoir constamment agir sur ses conditions d’existence.
Donc, on a un monde commun qui existe par sa permanence mais qui n’est pas
fixe.
B. P : C’est vrai, c’est exactement ça ! Arendt est restée dans le monde de
la philosophie. Il y a eu assez peu de dialogues entre Arendt et les
sciences sociales, hormis de manière superficielle et justement sur
l’application un peu mécanique des grilles, etc. Mais au fond, c’est
peut-être pour cette raison que je l’ai ignorée. J’ai dû la lire et tout
cela a dû me parler de manière subliminale mais il s’agit davantage d’une
pensée philosophique dont je n’ai pas vu tout de suite les implications.
Dans le monde de l’entreprise , il est nécessaire que les gens
construisent le sens de leur vie en commun, sinon l’entreprise échoue. Un
aspect important concerne le temps. De plus en plus, je pense que ce qui tue
le lien social est moins la multiplicité des appartenances, ce qui est
plutôt une bonne chose, que leur précarité dans le temps.
B. P : Sur le temps et la vision gigogne des différentes formes de liens de
l’institution que vous avez, c’est un point très important et que j’ai
vraiment découvert. Je crois qu’on peut élaborer là-dessus, dans un
certains sens, une véritable pensée normative. A quoi doit ressembler le
monde commun pour qu’il soit viable et quels paramètres prendre en compte ?
Comment doser par exemple le mouvement et la stabilité ? Quelles doivent
être les choses qui ne bougent pas ? Puis, un critère qui me semble
important et assez normatif est cette idée que ce qui fait la vigueur et la
richesse des liens tient au fait que les liens forts, par exemple au sein
de la famille, ont certaines formes de connexions avec d’autres formes de
liens qui eux-mêmes ont certaines formes de liens avec les connexions.
C’est-à-dire qu’il doit y avoir une forme de richesse et de diversité des
différentes formes de liens qui se renforcent et se nourrissent
mutuellement. Par exemple, selon l’analyse classique du rapport salarial
fordiste dans les trente glorieuses, ce qui fonctionnait bien - cela peut
paraître caricatural mais c’est assez illustratif - est que la scène
sociale de l’entreprise avait un lien significatif avec la grande scène
politique. Il y a des scènes dans lesquelles se joue des choses parfois à
un niveau très général, parfois à un niveau très affectif, très direct et
il y a bien des formes de liens de correspondance, etc.
Par ailleurs, on peut dire que dans le mariage traditionnel, le lien
érotique s’inscrit dans un ensemble de liens sociaux, qui l’emprisonnent
dans un sens mais qui, en même temps, lui donne de la stabilité. Au fond,
il y a une fonctionnalisation du lien érotique par rapport à toutes les
autres formes de liens, ce qui est une façon de comprendre la logique de
l’institution du mariage. Par opposition, lorsqu’on a une liaison, il
s’agit de quelque chose d’entièrement différent car c’est un lien qui fait
un peu pseudopode dans un coin et qui ne nourrit pas les autres. Il y a un
certain nombre de choses qui s’éclairent assez bien à travers cette idée de
théorie générale de ce qu’est un monde commun qui tient la route.
J’ai l’impression qu’il y a deux logiques légèrement concurrentes dans
votre description. Une logique qui suit l’idée d’une érosion d’un système
stable, puis une autre relevant d’un système de transfert, c’est-à-dire
qu’on passe d’un certain type de configuration à un autre. J’y pensais
suite à la discussion sur le droit social. On dit, pour schématiser, qu’on
est sorti du modèle fordien, d’un type d’organisation des relations
sociales au sein de l’entreprise, etc. Pour un juriste du droit social
comme Alain Supiot, un nouveau type de relation sociale se met en place,
avec le pseudo- salariat, etc., qu'il baptise "féodalisme". On se
situerait donc davantage dans une logique de transfert. En sociologie,
l’anomie est une hypothèse impossible. Je serais plutôt tenté par cette
lecture selon laquelle il y aurait une reconfiguration, un transfert. Dans
votre description, vous situez-vous plutôt dans un modèle d’érosion ou de
transfert ?
B. P : Il est vrai que, spontanément, je suis tenté d’être davantage
sensible aux décompositions plutôt qu’aux recompositions. Mais ce n’est
peut-être pas cela l’essentiel. Dans le fond, j’essayais de dire qu’on ne
peut plus se permettre de faire les choses à l’aveugle. De même que
l’individu devient plus réflexif, capable de réinterpréter consciemment la
façon dont il s’inscrit dans les institutions et dont il affecte leur
fonctionnement, on ne peut plus se permette aujourd’hui (c’est aussi ma
culture d’évaluateur qui me fait dire cela) de concevoir l’action
collective et l’action politique indépendamment de la façon dont elles
affectent les structures du monde commun et le plus souvent, pour faire
n’importe quoi. On est - il s’agit peut-être là du côté innovant sur le
plan politique - dans une phase nouvelle du développement de nos sociétés
où l’on doit avoir une pensée plus complète et plus complexe de l’action
politique comme intégrant d’emblée, dans la façon dont on conçoit même les
politiques publiques, la façon dont elles vont modifier, mettre ensemble
les normes. On ne peut plus se permette de l’ignorer et on le voit bien
dans le domaine de la bioéthique où la plupart des gens sont tentés de
raisonner en termes purement instrumentaux, comme à un ensemble de
problèmes techniques à résoudre par rapport à des demandes individuelles.
Et vous voyez bien à quelle catastrophe on risque d’aboutir si d’emblée,
vous ne prenez pas en compte le fait qu’aujourd’hui, pour des tas de
raisons, un nombre croissant d’actions collectives sont des actions qui
affectent de manière très importante les structures de la vie commune. Et
en matière de droit, je ne dirais pas qu’on va dans le « rien », mais je
dirais qu’empiriquement, les politiques publiques sont purement conçues
pour résoudre des problèmes conjoncturels.
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