De
la valeur des structures sociales :
Capital ou patrimoine ?
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d’accueil de Bernard Perret
En
posant que “les réseaux sociaux ont de la valeur” (Putnam), la théorie du
capital social invite à regarder les structures sociales du point de vue du
leurs « performances » en termes de bien-être individuel et d’efficacité
de l’action collective. Cette manière d’aborder les faits sociaux est
foncièrement utilitariste. Les préoccupations d’auteurs tels que Robert Putnam
ou Francis Fukuyama ne sont certes pas uniquement économiques : elles
concernent l’avenir politique des démocraties libérales autant que leur
prospérité. L’implication la plus évidente de la notion de capital social n’en
est pas moins d’étendre le champ de l’approche économique, tout en
l’enrichissant. Elle permet d’appréhender les rapports sociaux sous l’angle de
leur rationalité individuelle et collective sans les réduire à de simples
rapports d’échange[1].
Dans
le présent texte, je m’intéresserai surtout à l’impensé de cette vision de la
société. A la notion de capital, j’opposerai un ensemble de termes
(« monde commun », « texte », ou « corps
médial »…) qui renvoient à la dimension « constitutive » (par
opposition à « instrumentale ») de l’agir en société. La distinction
entre les notions de capital et de patrimoine en sera l’un des fils
conducteurs. Un capital est fait pour produire ou pour être échangé, tandis que
la valeur d’un patrimoine a un caractère personnel : nous y sommes reliés
substantiellement ou subjectivement d’une manière qui limite sa disponibilité
pour d’autres fins.
En
contrepoint de cet argument critique, il est important de reconnaître que le
débat autour du capital social cristallise des enjeux d’une grande actualité,
fournissant un cadre propice au développement de travaux empiriques sur des
aspects essentiels et trop souvent négligés de la vie sociale. L’intérêt des
données rassemblées par Putnam n’est pas étranger à l’écho rencontré par sa
théorie. Les faiblesses conceptuelles de celles-ci n’interdisent pas de prendre
au sérieux son diagnostic sur le « déclin de l’Amérique civique ».
Par ailleurs, à travers les critiques et discussions qu’elle suscite, la
théorie du capital social fournit l’occasion de relancer la réflexion dans
plusieurs directions prometteuses et de revisiter quelques vieilles questions
toujours d’actualité pour les sciences sociales, à commencer par celle du
statut de la normativité (la place des jugements de valeur) dans la pratique
des chercheurs. S’il est vrai que, tout bien considéré, l’état d’une société ne
peut être évalué comme un stock de capital, on ne peut éviter de porter des jugements sur l’évolution
sociale, ne serait-ce que pour tenter d’évaluer l’impact des politiques
socio-économiques. Le capital social fournit un langage commode pour aborder la
question socio-économique dans un cadre élargi, en revisitant des thèmes
centraux de la sociologie classique dans une perspective qui contraint les
économistes à s’y intéresser. Par rapport aux approches habituelles du
socio-économique (et notamment celles qui sous-tendent les théories du
bien-être et les indicateurs sociaux), le capital social introduit la dimension
holistique du lien entre les personnes. En dépit de ses interprétations
possibles dans le cadre d’une axiomatique de l’intérêt individuel, il conduit à
regarder la société d’un point de vue qui n’est pas celui de l’individualisme
méthodologique. La rupture est nette par rapport aux présupposés habituels de
l’analyse économique : la richesse d’une société n’est pas seulement dans
le capital matériel et financier, ni même dans les compétences des individus,
elle réside aussi dans ce qui se passe entre eux, dans la densité et la qualité
des liens qui les unissent. Les réseaux sociaux, constituant central du capital
social, apparaissent comme une ressource qualitativement différente de celles
que les individus peuvent produire et s’approprier. Mais l’élargissement de
perspective n’est pas moins significatif par rapport à une conception du social
limitée au bien-être individuel et à l’équité interindividuelle. Enfin, la
notion de capital comporte une dimension temporelle qui suggère un lien à
explorer avec la notion de développement
social durable, laquelle introduit dans la pensée du social un souci du
structurel et de la longue durée qui ne lui sont pas familiers.
Nouveau
langage pour débattre des rapports entre l’économie et la société, le capital
social est une arme idéologique à double tranchant qui pourrait se retourner
contre le néo-libéralisme. La relation entre la croissance économique et
l’évolution des structures sociales est en effet une relation à double sens qui
ne peut être considérée du seul point de vue de la première. L’analyse des
causes d’un éventuel déclin du capital social devrait logiquement déboucher sur
une mise en cause des formes actuelles du développement capitaliste.
En
fin de compte, le présent texte peut être lu comme un essai de repérage des
enjeux scientifiques et politiques de la discussion autour du capital social.
Les implications utilitaristes du concept de capital
social sont contenues dans la notion même de capital. Un capital n’est pas un
simple stock de richesses accumulées : c’est un bien constitué et
configuré pour permettre la production d’autres biens. Pour qu’une richesse
devienne un capital, il faut qu’elle puisse être réinjectée dans le circuit de
production et d’échange. L’économiste péruvien Hernando de Soto a récemment
attiré l’attention sur le rôle crucial des processus de transformation de la
richesse en capital économique pour le décollage économique des pays en
développement[2]. L’efficacité de ces
processus dépend notamment du régime légal de la propriété : un bien ne
peut être investi dans la production capitaliste que lorsque sa valeur
personnelle est traduite en valeur abstraite et socialement garantie,
représentable par des titres et dans des livres de comptes, etc. Employer le
terme capital à propos des structures et fonctionnements sociaux, c’est
présupposer une volonté de « capitalisation » de ces biens en vue
d’une production future. A contrario,
l’analyse de De Soto souligne le fait que tous les biens durables et
transmissibles n’ont pas d’emblée et par nature le caractère d’un capital.
Dans les travaux de recherche, l’usage du mot capital
signale souvent la volonté d’appréhender une réalité sociale quelconque d’un
point de vue économique. C’est particulièrement net dans le cas du capital
humain. Introduite par Gary Becker, cette notion a été mise en avant dans le
contexte du débat sur les dépenses éducatives, dans le but de faire apparaître
celles-ci comme un investissement et non pas simplement comme le financement
d’un service public. Dans le même sens, des études comparatives portant sur
l’évaluation des politiques d’emploi en France et aux Etats-Unis ont montré que
la référence à la théorie du capital humain est sous-tendue par une conception
étroitement économique de l’efficacité des actions de formation des chômeurs,
mesurable par l’accroissement de leur revenu monétaire[3],
contrastant avec des approches françaises qui donnent davantage d’importance
aux aspects psychosociaux de l’intégration sociale et professionnelle.
L’invention du capital social, et son utilisation par les économistes,
apparaissent à bien des égards comme un prolongement logique des travaux sur le
capital humain.
A contrario, considérer un bien comme un capital le prive d’un
certain nombre de qualités et de propriétés qui sont implicitement contenues
dans la notion de patrimoine. On peut
caractériser un patrimoine par le fait que sa valeur pour un individu ou une
collectivité n’est entièrement réductible ni à sa valeur monétaire, ni aux
valeurs d’usage dont il permet la production. Un patrimoine est conservé,
éventuellement enrichi, pour être transmis sans perte ni dégradation aux
générations suivantes. Il en va ainsi, par exemple, d’une propriété familiale à
laquelle on demeure attaché pour des raisons sentimentales contre toute raison
économique. La notion de patrimoine peut être rapprochée de celles de corps et de monde. Ce qu’ont en commun les corps et les mondes (aux sens
physique, social ou métaphorique), c’est que nous leurs sommes liés de manière
constitutive, c’est à dire avec une intensité et dans une durée que nous ne
maîtrisons pas. Dit d’une autre manière, nous
ne pouvons ou ne voulons pas en disposer
à des fins sans rapport avec leur nature propre.
Dans
ce qui suit, je procéderai de manière inductive, en montrant tout d’abord que
les questions pratiques et théoriques qui émergent lorsqu’on tente d’utiliser
le capital social à des fins d’analyse – notamment dans un cadre comparatif –
illustrent l’impossibilité d’occulter la dimension patrimoniale de la société.
Il
existe au moins deux types de théories du capital social, si différentes
qu’elles débouchent sur deux notions qu’il serait préférable de désigner par
des termes différents. La première (Bourdieu, Coleman) le considère
principalement comme un bien privé, la seconde (Putnam et ses émules) comme un
bien public. C’est de cette seconde notion qu’il sera question ici, dans le
cadre d’une réflexion dont les enjeux sont essentiellement macro-sociaux.
Cependant, je n’ignore pas que le capital ‘macro-social’ est un concept moins
clair et scientifiquement plus problématique que le capital ‘micro’ ou ‘meso’
social. Certains auteurs ne sont pas loin de considérer le tournant Putnamien
de 1995 comme un détournement de sens qui sème la confusion dans une discussion
scientifique engagée sur des bases solides par les deux premiers sociologues cités.
Evelyne Ritaine exprime cette position de manière particulièrement nette :
« Alors
qu’elle a été élaborée à l’origine au
cœur même d’œuvres sociologiques (Bourdieu 1980, 1986 ; Coleman 1990), [la
notion de capital social] a ensuite été diffusée par des travaux comparatistes
d’économie politique (Fukuyama 1995) et de gouvernement comparé (Putnam 1993,
2000), pour lesquels elle désigne l’extériorité
de leur champ d’analyse. Ces derniers auteurs, soupçonnant l’existence d’un
facteur explicatif de nature sociologique, au-delà des phénomènes économiques
ou politiques qu’ils étudient, cherchent à l’intégrer à leurs procédures de
recherche. Ce glissement premier, parce qu’il n’est pas vraiment maîtrisé, est
au principe même du brouillage et de la notion et de la discussion. » [4]
Pour
brutale qu’elle soit, cette critique n’est pas infondée. Chez Bourdieu[5] et
Coleman[6], le
capital social est considéré comme une ressource pour les individus et s’intègre sans difficulté dans des théories
sociales qui cherchent à comprendre la société à la lumière de l’idée de
rationalité. Ce qui n’empêche pas Coleman de souligner son caractère d’externalité de l’action
individuelle : les individus créent du capital social sans le vouloir et bénéficient
d’un capital qu’ils n’ont pas crée. De plus, pour Coleman, le capital social
est une fonction de la structure sociale :
il se définit par le fait qu’il « facilite certaines actions » et non
par ses composants. Contrairement à Putnam, Coleman n’envisage pas de recenser
ceux-ci et encore moins de les quantifier, pour la raison évidente que les
ressources pertinentes du point de vue de l’action sont relatives à chaque
acteur[7] et à
chaque contexte. La même remarque vaut pour Bourdieu, malgré des différences
significatives par rapport à Coleman sur lesquelles on ne s’étendra pas ici[8]. Pour
Coleman, comme d’ailleurs pour Bourdieu, le capital social est une notion
essentiellement différentielle, qui fait sens pour interpréter les inégalités
sociales. Quoi que l’on pense par ailleurs de ces théories, il ne fait aucun
doute que le capital social y trouve parfaitement sa place. Les individus
tirent profit, du point de vue de leur situation économique et de leur pouvoir
social, non seulement de l’extension de leurs propres réseaux sociaux mais
également de certaines qualités systémiques des milieux sociaux dans lesquels
ils évoluent (confiance sociale généralisée, adhésion aux normes de
réciprocité, …).
Tout
en se référant positivement au travail de Coleman, Putnam oriente la théorie du
capital social dans une direction sensiblement différente. A y regarder de
près, c’est moins sa définition du capital social qui l’oppose à Coleman[9] que
le type de questions qu’il envisage de traiter par ce moyen. Putnam s’intéresse
à l’évolution d’ensemble des sociétés et à leurs performances en tant que
systèmes d’action collective. Ce glissement vers un usage macro-sociologique
permet de soulever une foule de questions pertinentes, mais il n’en est pas
moins contestable d’un point de vue scientifique. Le problème peut-être résumé
de la manière suivante : comment prétendre évaluer la ‘performance
globale’ d’une société sans s’appuyer sur une théorie d’ensemble articulant
explicitement les différents registres (culturel, institutionnel, politique…) à
travers lesquels sont habituellement appréhendés les faits sociaux ?
En
particulier, on ne trouve pas chez Putnam de véritable théorie des
institutions, alors que la transformation des ressources culturelles en
capacité d’action organisée suppose des médiations institutionnelles. Les
institutions ne sont pas mentionnées dans la définition de 1995 et, dans les
travaux empiriques de Putnam, elles passent au second plan derrière les réseaux
d’engagement civique. Fondés sur l’engagement volontaire, orientés vers des
objectifs sociaux généraux et reliés aux grandes institutions religieuses et
politiques, ceux-ci constituent le cœur de la ressource. Ce choix a notamment
pour conséquence l’occultation de ce que Jean-Pierre Worms appelle « les
liens sociaux offerts par le groupe aux individus»[10], à
savoir les liens résultant de situations de fait (voisinage, milieu de
travail…) ou institués par des structures préexistantes (les institutions dans
leur diversité). Obsédé par le déclin des engagements civiques, Putnam est
quasiment muet sur d’autres aspects de l’évolution du lien social pourtant
directement liés à son sujet tels que la crise de l’intégration sociale par le
travail ou la transformation des institutions.
Le
capital social au sens de Putnam se présente comme une grandeur caractéristique d’un état d’une société. Même si
personne n’envisage véritablement de mesurer cette grandeur à l’aide d’un
agrégat ou d’un indicateur composite unique, elle devrait pouvoir s’objectiver
dans une sélection de phénomènes sociaux représentatifs, susceptibles d’être
mesurés de manière fiable et univoque à des fins de comparaisons dans le temps
et l’espace. Cette ambition se heurte à la diversité et l’hétérogénéité des
faits sociaux reliés au capital social (pratiques sociales, attitudes ou
dispositions individuelles…) dont certains (confiance sociale, adhésion aux
normes…) ne peuvent être considérés indépendamment de leur contexte (l’ensemble
des traits culturels auxquels ils sont reliés)[11]. De
plus, nombre de ceux qui se sont intéressés au capital social ont cherché à
infléchir le concept dans une direction particulière en y ajoutant de nouveaux
ingrédients, éloignant ainsi l’objectif de faire émerger une métrique commune.
Ainsi, pour les économistes de la Banque mondiale, il convient d’intégrer au
capital social « Les relations institutionnelles plus formalisées, telles
que le gouvernement, le régime politique, la règle de droit, le système
judiciaire et les libertés politiques »[12]).
Certains auteurs suggèrent en revanche de renforcer le poids des attitudes et
valeurs morales. Le sociologue allemand Claus Offe propose ainsi d’inclure le
« concernement »[13]
parmi les composants du capital social, tandis que d’autres soulignent
l’inintérêt de comparer l’activité des réseaux associatifs sans tenir compte de
la solidarité sociale mise en œuvre à travers le système institutionnel de
protection sociale[14].
Dans
un écrit postérieur à sa première définition, Putnam indique que les seuls
éléments constitutifs du capital social sont les réseaux, la confiance sociale
n’étant qu’une conséquence[15].
Mais les réseaux eux-mêmes sont divers par leurs finalités, leur taille, le
profil de leurs membres et leur degré d’institutionnalisation, etc. Tous n’ont
pas la même faculté de catalyser l’action collective en vue du bien commun. De
quels critères dispose t-on pour en juger ? A défaut de donner une réponse
générale à cette question, il faut reconnaître à Putnam le mérite d’avoir abordé
de front le problème des « mauvais réseaux », dont la mafia constitue
l’exemple paradigmatique. Les liens unissant les membres d’un réseau ne sont
pas forcément profitables à l’ensemble de la société. Putnam propose de
distinguer le « bon » du « mauvais » capital social en se
fondant sur leurs retombées sociales. Le bon capital social est celui qui a des
effets positifs sur la criminalité, la santé, le niveau d’éducation, etc. Mais
cette solution empirique ne fait que souligner la faiblesse de la théorie, réduite
à une circularité proche de la tautologie.
Putnam
lui-même n’en reste d’ailleurs pas à cette opposition sommaire. Prenant appui
sur la distinction introduite par Granovetter entre les liens
« forts » (bonds) et
« faibles » (bridges), il
esquisse une théorie plus élaborée de la structure sociale comme maillage
continu de liens de différentes nature et intensité. En effet, la capacité
d’action collective dans un contexte social donné ne résulte pas d’une addition
de facteurs isolables (qualités propres des différents réseaux, confiance
sociale, adhésion aux normes collectives, rapport aux institutions, etc.) Tous
ces éléments se combinent et interagissent au sein de méta structures
composites régies par des dynamiques complexes mettant en jeu diverses échelles
de temps et différents registres de coordination (économique, sociétal,
religieux, politique…).
Accomplir
le programme de recherche du capital social, c'est-à-dire comprendre « les
processus et les contextes susceptibles de faire d’une caractéristique
sociologique une ressource institutionnelle »[16]
nécessiterait de passer de l’étude des réseaux à celle de ces structures (que
l’on pourrait nommer, faute de mieux, « complexes structurels »). A
l’appui de cette conception structurale ou « architecturale » du
capital social, on pourrait citer de nombreux exemples d’emboîtement d’un
fonctionnement micro-social dans un système social plus vaste. La modélisation
canonique du système fordiste en fournit une bonne illustration, à travers le
concept – à la fois micro et macro social – de « rapport salarial ».
Le jeu des acteurs sociaux dans l’entreprise trouve son sens dans une scène
sociale plus vaste (la scène politique de la lutte des classes). A différents
niveaux, différents types de mécanismes (pratiques de conflit et de négociation
salariale, intervention étatique, modèle de consommation, « régime
d’accumulation » du capital, etc.) interfèrent pour produire une forme
d’organisation de l’activité économique et de l’action collective dont la
cohérence et l’efficacité n’apparaissent pleinement qu’à un niveau très agrégé.
Cet exemple illustre l’impossibilité de s’en tenir à une approche centrée sur
la « connectivité », sous-tendue par une acception quasi littérale de
l’expression « lien social » comme ensemble de liaisons
interindividuelles. La compréhension des dynamiques macrosociales requiert des
schémas théoriques complexes qui excèdent largement le cadre simplifié de la
théorie du capital social.
Le politique constitue un niveau bien identifiable et
relativement autonome de ces complexes structurels. Les réseaux associatifs, et
particulièrement ceux dont la finalité est civique ou sociale, fournissent
certes à la vie démocratique un point d’appui indispensable, mais la
transformation des rapports de coopération au sein de la société civile en une
capacité proprement politique n’est ni directe, ni automatique. La conviction
de Putnam selon laquelle le fondement de la démocratie réside dans la vitalité
des associations tend à sous-estimer la spécificité de l’action politique, bien
soulignée par Etienne Tassin : « Il y a un ordre du politique
irréductible à toute autre forme de sociabilité, quand bien même il la suppose
à titre de condition. Le lien politique né de l’agir-ensemble n’est pas
rabattable sur le « lien social », lui même constitué selon des
interactions complexes et pas nécessairement cohérentes en elles-mêmes.
L’espace publico-politique qui accueille l’action politique – et qui en même
temps naît d’elle – n’est pas, lui, réductible aux formes des communautés
préalables qui le supportent ». L’une des fonctions essentielles du
politique est en effet l’institutionnalisation et la symbolisation des conflits
afin de contenir la violence. On ne peut donc penser le politique comme un
simple prolongement organisationnel des pratiques de coopération. Pour le dire
trivialement, le politique doit « faire son affaire » de la part
d’ombre, de l’envers conflictuel des rapports sociaux. Comme l’indique encore
Tassin, la compréhension du politique comme fonction sociale nécessite de
« réintroduire dans la définition du rapport social les blessures qu’il
engendre et qu’on ne saurait décemment considérer comme incidentes »[17].
Certes,
il s’agit bien in fine de créer une
capacité d’action au sein de la société, mais le rôle propre du politique en la
matière est d’abord de créer et garantir les conditions préalables de l’action
collective dans le registre de la représentation. En d’autres termes, il s’agit
de constituer des acteurs légitimes
autant que de produire directement des processus d’action efficaces. Cette
fonction constitutive renvoie aux exigences d’une action historique dont la temporalité n’est pas celle de la production
économique et dont la forme extrême est le conflit guerrier. Or, il ne va
nullement de soi que la capacité d’une société à « civiliser » la
violence sociale - en la transposant au plan symbolique ou en la contrôlant par
la médiation d’une instance dotée du « monopole de la violence
légitime » (Weber) - soit directement corrélée avec l’intensité des liens
de coopération au sein de la société civile. En tant que dispositif de contrôle
et de symbolisation de la violence, le politique s’enracine dans le religieux
et les pratiques sacrificielles - ce qui transparaît clairement dans le rôle
qu’y tiennent les boucs émissaires[18] -
toutes choses qui n’émergent pas naturellement des pratiques d’échange.
L’exemple
de la France est intéressant de ce point de vue. Habituellement mal noté au
regard des indicateurs usuels de capital social (réseaux, confiance…), notre
pays a hérité de son histoire une propension à « politiser » les conflits
sociaux, c’est à dire à les transposer en affrontements symboliques dans le
cadre d’un espace public démocratique. C’est à la fois une faiblesse du point
de vue de la gestion pragmatique des problèmes et une force du point de vue de
la capacité à verbaliser la violence sociale. L’une des particularités de la
culture politique française est de confier au niveau politique la tâche de
protéger symboliquement et pratiquement la dignité des perdants du jeu
économique. C’est, dira-t-on de manière péjorative, une culture de la plainte,
de la critique négative et de la dénonciation plus que de l’action positive.
Mais c’est aussi une culture qui sait combiner le respect de l’individu, le
sens de la fraternité et un certain sens des devoirs de chacun vis-à-vis du
groupe[19]. Au
nom de quel méta-critère pourrait-on juger cette version de la culture
démocratique inférieure à la version américaine ?
Cette
brève considération sur la culture politique française permet d’introduire une
nouvelle perspective : la fonctionnalité des structures sociales et de la
culture ne peut être appréciée uniquement à l’aune de l’efficacité apparente de
l’action collective. Pour être plus précis, l’action n’est pas dissociable de
son autre qu’est l’interprétation, la donation
de sens. Sans approfondir ici la notion de culture, rappelons qu’elle
comporte une double dimension technique (les connaissances, outils et
savoir-faire qui permettent d’agir sur le monde) et symbolique (les symboles et
représentations qui permettent de l’interpréter). Les hommes ont inventé la
technique et les symboles dans le mouvement même qui les a fait émerger de
l’animalité[20]. Le rapport entre ces
deux termes est à la fois de continuité et d’opposition. Déjà présent chez
l’animal, le langage élémentaire prolonge l’outil par le signe, mais le symbole
est plus que le signe[21]. Les
systèmes symboliques (religieux, philosophiques ou esthétiques) peuvent être
vus comme l’envers et la contrepartie nécessaires de l’objectivation du
monde : « Le symbole joue en sens inverse de la technique. Celle-ci
est une extériorisation qui prolonge notre corporéité hors de notre corps
jusqu’au bout du monde ; mais le symbole est au contraire une
intériorisation qui rapatrie le monde au sein de notre corps »[22]. En
même temps qu’il projette sa volonté sur le monde en l’objectivant (en se
posant en face de lui comme une entité radicalement autre), l’homme éprouve le
besoin de se réconcilier avec lui, de réunifier sur un autre plan ce qui a été
disjoint (de répondre à l’ « enigmatisation » du monde, corrélat
de l’émergence de la conscience). Il s’agit donc de « recoudre » dans
et par le langage ce que le langage lui-même a désuni[23].
D’où la métaphore du « texte » employée par Pierre Legendre[24], au
sens de « texture », entrelacement de brins sémantiques hétérogènes
et pourtant reliés formant une trame continue (au sens où l’on parle justement
de « tissu social »), un monde cohérent au sein duquel la raison peut
se déployer. Comme l’indique Legendre, toute société doit « construire
l’habitat de la raison ». Les représentations produites et maniées par la
culture ont notamment trait aux réalités qui défient la raison pratique
ordinaire et que les individus ne peuvent affronter sans médiations
symboliques : la violence, la mort, la différences des sexes, la
filiation. En d’autres termes, toute société est fondée sur une mise en scène
du non maîtrisable.
Dans une perspective un peu différente, on peut voir
la société comme partie d’un monde auquel tout individu est substantiellement
lié. Augustin Berque met l’accent sur l’inscription nécessaire de l’existence
humaine dans un « milieu » à la fois physique (géographique),
technique, relationnel et symbolique. Pour chaque individu, ce milieu peut être
vu comme une extension du corps somatique, un « corps médial »
constitué par « ces choses
matérielles et immatérielles qui nous sont tout aussi nécessaires, pour être et
vivre humains, que nous l’est notre propre corps »[25].
J’ai pour ma part développé l’idée voisine selon laquelle la société nous
importe en tant que monde commun,
réservoir de significations à travers lesquelles nous construisons le cadre qui
donne sens à nos actions[26].
Par-delà
leurs différences, ces conceptualisations ont en commun d’invalider une
conception contractualiste de la société comme produit de la volonté consciente
d’individus souhaitant coopérer dans le but d’améliorer leur sort. D’une part,
les communautés humaines sont confrontées dès l’origine à la nécessité de
maîtriser leurs propres démons (la violence et la conscience insoutenable de la
mortalité) par des dispositifs politiques et culturels fort peu fonctionnels du
point de vue de l’action. D’autre part, le monde (matériel, humain et
symbolique) dans lequel nous agissons nous importe en tant que tel en deçà de
toute visée instrumentale. Il constitue pour nous un patrimoine, c’est à dire
un bien présentant un certain caractère d’inaliénabilité, et non un capital
dont la valeur serait indexée sur des bienfaits attendus.
La
principale performance que doit accomplir une culture n’est pas de permettre aux membres d’une société d’agir de manière
coordonnée en vue d’un bénéfice mutuel ; c’est de constituer et reproduire
un noyau de significations partagées (politiques, morales, esthétiques…)
fournissant aux « vivants parlants » (Legendre) le sentiment de vivre
dans un monde commun sensé et doté d’une certaine pérennité, dans lequel la
raison puisse se déployer. Comme le résume encore une formule de Pierre
Legendre « non seulement la société doit tenir debout, mais elle doit
avoir l’air de tenir debout ». Toute l’organisation sociale est soumise à
cet impératif imaginal autant qu’à un impératif de subsistance. Le droit, les
arts, la religion, les institutions politiques, mais également l’organisation
économique, sont impliqués dans ce « trafic du sens ». Le symbolique
et l’instrumental sont étroitement imbriqués dans la production de l’action
collective, notamment lorsqu’elle revêt un caractère politique, car « les
grands moyens esthétiques sont constitutifs du politique »[27].
Cependant, cette efficacité pratique des symboles ne peut être évaluée qu’à
long voire à très long terme. D’où le risque qu’encourre la pensée rationnelle
d’en sous estimer l’importance.
Tout
ce qui est doit être pris en compte d’un point de vue instrumental en tant
qu’élément du capital social (liens sociaux, normes, confiance, institutions…)
s’inscrit également dans la constitution symbolique du monde social. En prétendant
juger les sociétés selon des critères d’efficacité propres à la pensée
économique, on joue les apprentis sorciers. Les dangers d’une
instrumentalisation de la structure sociale n’ont rien d’imaginaire. La
tentation de privilégier les formes de vie sociale
les plus favorables à la croissance économique est une constante de la pensée
technocratique. Dans le cadre d’une étude sur le capital social, un expert
de la banque mondiale explique ainsi que le progrès économique devra conduire
les sociétés traditionnelles au « remplacement des transactions
personnalisées par des marchés anonymes », avec pour conséquence assumée
l’affaiblissement des réseaux d’échange ancrés dans la vie des communautés[28].
Les
limites d’une évaluation utilitariste des fonctionnements sociaux apparaissent
clairement dans les développements consacrés par Putnam à la religion. En
conclusion de Bowling alone, parmi
d’autres recommandations, il invite les américains à rejoindre une
« communauté de sens »[29],
expression qui, dans son contexte, désigne clairement une communauté
religieuse. Or, la question du religieux ne saurait être abordée de manière
pertinente dans une perspective à dominante utilitariste. Il est certes
parfaitement légitime d’étudier l’impact social des pratiques religieuses et,
depuis Tocqueville[30] et
Weber, c’est un sujet d’un grand intérêt pour les sciences sociales. Mais cela
n’autorise pas à évaluer les religions à l’aune de critères extérieurs à leurs
finalités. Sans qu’il soit question de les dispenser de rendre des comptes à la
société, les religions demandent à être comprises dans la perspective qui leur
est propre. Elles n’ont pas d’abord pour objet d’inciter au civisme, mais de
produire du sens. S’il faut mettre le religieux en discussion, c’est d’abord au
regard de sa capacité à fournir un langage et un cadre institutionnel cohérents
à l’expérience spirituelle, considérée en termes anthropologiques comme un
registre spécifique de l’expérience humaine. C’est dire que l’interrogation sur
la valeur des religions ne peut faire l’économie d’un questionnement proprement
philosophique sur la portée et la consistance de leur message.
On connaît les critiques de Max Weber contre
l’approche holistique du social et sa volonté sans cesse affirmée de comprendre
la société à partir de l’individu. On peut le suivre sur ce point sans partager
sa vision d’une rationalité individuelle tendanciellement dominée par la
rationalité instrumentale. La critique de l’utilitarisme doit trouver un
prolongement et un fondement rigoureux dans la théorie de l’action
individuelle.
Dans
la définition de Putnam, les hommes sont censés coopérer en vue de leur
bénéfice mutuel. Or, la dimension symbolique de l’action n’est jamais
secondaire par rapport à sa dimension instrumentale. Le
modèle moyens-fins (qui sous-tend la théorie dominante de l’action rationnelle)
suppose la donnée préalable d’un cadre définissant un rapport déterminé du
sujet au monde. Une fois calé dans ses repères cognitifs et normatifs, il peut
isoler au sein du monde des objets auxquels il attribue une certaine valeur,
fixée de manière relativement stable. Dans la réalité, cette stabilité n’est
jamais acquise : nous agissons sous l’emprise d’une relation mouvante et
globale avec le monde[31].
Et l’action humaine a pour enjeu principal la reconfiguration permanente de
cette relation. La logique fondamentale de l’action n’est pas d’atteindre tel
ou tel but utilitaire, mais de donner forme et sens « en continu » à notre
rapport au monde. Dans un récent ouvrage, j’appelle agir constitutif l’agir orienté vers la constitution du système
sujet/ monde, identifiable au « corps médial » d’Augustin Berque (cf.
infra). Nous ne sommes pas seulement intéressés par la possession d’objets
nécessaire ou désirables, mais également par la création de monde cognitifs,
esthétiques ou symboliques, la constitution d’un espace public, d’institutions
politiques ou judiciaires, de rituels religieux ou autres, etc. L’une de nos
préoccupations majeures est d’étendre et d’embellir le monde dans lequel nous
vivons et agissons.
La
perspective de l’agir constitutif suggère notamment une nouvelle manière de
penser la relation des individus aux institutions ; elle attire
l’attention sur le caractère actif et créatif de cette relation, à
contre-courant d’une tendance moderne à ne voir dans les institutions que des
mécanismes de contrôle social et d’inculcation de normes. L’un des enjeux
fondamentaux de l’action individuelle est de renégocier et de réinterpréter le
cadre institutionnel qui donne sens à nos actions. Les analyses empiriques de
l’évolution du capital social mettent en évidence un phénomène général de
désinstitutionalisation des liens sociaux, mais elles ne fournissent pas
d’outils pour l’interpréter, encore moins pour former un point de vue normatif
à son sujet. On touche là aux limites d’une approche qui considère que les
individus ont la faculté de nouer librement et ex nihilo des liens sociaux pour leur bénéfice mutuel. La critique
la plus forte que l’on puisse formuler à l’encontre de l’individualisme
méthodologique est d’ignorer la dimension herméneutique de l’action humaine.
Après
avoir pointé les vices théoriques du capital social, il peut paraître paradoxal
d’en souligner les vertus heuristiques. Pourtant, si l’on considère les
questionnements et points de vue nouveaux qu’il peut susciter, ceux-ci ne sont
pas négligeables.
Le
soupçon d’utilitarisme ne s’impose pas d’emblée à la lecture des travaux sur le
capital social. Dans la conjoncture idéologique actuelle, on peut même y voir un
effort louable pour réintroduire une perspective sociale dans l’analyse
économique. A y regarder de plus près, il s’agit davantage de capitaliser le
social que de socialiser le capital. Le capital social permet de dépolitiser la
question sociale et de formuler celle-ci dans une perspective néo-libérale. Il
confère une forme d’évidence à l’idée selon laquelle la responsabilité de créer
une contrepartie sociale à l’économie de marché incombe entièrement aux
individus, aux communautés et à la société civile, dans le cadre indiscuté de la règle marchande.
La
théorie du capital social est sous-tendue par une vision très idéologique du
rôle des réseaux civiques, source de la vie démocratique et contrepartie
sociétale de l’économie de marché. Chez Putnam, cette idéologie n’est pas
réductible au néo-libéralisme : elle se colore d’un humanisme à
connotation religieuse ancré dans la culture particulière de la nouvelle
Angleterre[32], héritière directe des
pionniers puritains admirés par Tocqueville. La « troisième voie »
britannique présente d’évidentes affinités avec ce fond idéologique typiquement
anglo-saxon qui tranche avec la conception « continentale », plus
politique, de la démocratie sociale. L’expression suivante, tirée d’un
manifeste du New Labour, en illustre
parfaitement l’esprit : « Utiliser les moyens du marché pour
atteindre des buts collectifs et encourager les institutions communautaires et
civiques à jouer un plus grand rôle dans la vie publique »[33].
Le
capital social réconcilie moralisme et utilitarisme, permettant de comprendre
la création de liens sociaux comme un comportement à la fois moral et
rationnel, conforme à l’intérêt individuel autant qu’à l’intérêt collectif. On
ne s’étonnera donc pas qu’il s’offre à toutes les récupérations conservatrices :
« On ne compte plus, par exemple, les enquêtes sur les structures sociales
les plus aptes à former du capital social, qui débouchent sur la célébration de
la famille nucléaire (au sein de laquelle la femme s’est arrêtée momentanément
de travailler pour s’occuper de ses enfants) et sur la condamnation du divorce,
dysfonctionnement majeur de l’institution familiale »[34].
Tout
cela, qui impose d’être lucide sur les attendus idéologiques du capital social,
ne doit pas masquer les progrès réels qu’il peut apporter dans l’approche du
développement socio-économique. L’influence de la théorie du capital social
n’est pas étrangère à une nouvelle approche de l’aide publique au
développement, moins centrée sur l’aide aux gouvernements (souvent source de
corruption) et plus consciente du rôle crucial des organisations de la société
civile[35]. Le
risque serait d’en tirer la conclusion erronée que le développement peut se
passer de changements politiques.
En
dépit de l’idéologie de ses promoteurs, le capital social peut se retourner
contre le néo-libéralisme. Les faits sont têtus et obligent à reconnaître que
le développement de l’économie marchande ne favorise pas toujours celui des
réseaux sociaux. Bien qu’ils n’aient pas été conduits dans cette optique, les
travaux empiriques de Putnam soulèvent inévitablement la question. Les données
qu’il rassemble illustrent l’impact social négatif des mutations récentes du
capitalisme, lesquelles ne se résument pas à l’accroissement des inégalités.
Parmi
les causes du déclin du capital social aux Etats-Unis, Putnam identifie
plusieurs facteurs directement liés à l’évolution économique récente : 1)
l’accroissement des contraintes de temps et d’argent (« y compris les
pressions temporelles auxquelles sont soumises les familles où les deux
conjoints travaillent » ; 2) l’évolution de l’habitat et
développement de la mobilité (« la ‘rurbanisation’, l’étalement et les
migrations journalières ») ; 3) l’impact de l’évolution technologique
sur les loisirs (« electronic
entertainment »)[36].
Enumération qui, de loin, n’épuise pas le sujet des effets du néo-capitalisme
sur le capital social (cf. infra). Tout ne se ramène certes pas à l’effet des
mutations économiques. D’autres facteurs notamment historiques jouent un rôle
important dans l’évolution du capital social, comme le montrent bien certains
travaux comparatifs[37]. Il
semble néanmoins logique de rechercher du côté de l’économie la cause générale
de phénomènes qui affectent de manière comparable l’ensemble des pays
développés telles que la crise de la famille, le perte de confiance dans les
institutions et le déclin (particulièrement chez les jeunes) de certaines
formes d’engagement social.
Une
étude plus systématique des interactions entre les dynamiques économiques et
les mécanismes de socialisation montre que cette hypothèse est largement fondée[38].
L’un des phénomènes les plus importants à prendre en compte est l’accélération
du processus de marchandisation/ monétarisation de l’échange social. Par de
multiples enchaînements, elle renforce inexorablement l’emprise de la logique
marchande sur l’ensemble des comportements. Le recul des échanges non
monétaires se manifeste par des symptômes aussi divers que le déclin de
l’amateurisme dans le sport et dans l’art, la monétarisation d’un certain
nombre de services autrefois échangés de manière gratuite au sein de la famille
ou de communautés de voisinage, etc. Il en résulte un déclin des formes non monétaires de la reconnaissance sociale (honneur,
estime de soi...) et des formes d’échange les plus étroitement imbriquées dans les structures sociales préexistantes. Ce
qui provoque en retour un affaiblissement de celles-ci. Les réseaux sociaux qui
perdent leur fonction de vecteur de reconnaissance et de catalyseurs d’échange
de service ne peuvent en effet que s’affaiblir. Une relation négative entre
monétarisation et capital social est donc hautement vraisemblable, même s’il
est difficile d’en fournir une démonstration empirique.
La
monétarisation/ marchandisation de la vie sociale n’est certes pas un phénomène
nouveau : si l’on excepte la parenthèse de l’économie planifiée,
l’extension de la médiation monétaire accompagne le développement économique
depuis des siècles. La monétarisation de la
vie sociale a cependant longtemps été contrebalancée et équilibrée, dans la
société civile et au sein même du monde économique, par d'autres ressorts
d’action collective. On peut faire l’hypothèse d’une rupture de cet équilibre,
repérable à trois niveaux distincts du système socio-économique :
1)
Le déclin des échanges non monétaires au
sein de la famille et de la société civile. La production et l’échange de
services sur une base non monétaire renforcent l’assise communautaire de la
société : garde des enfants et des personnes dépendantes, repas pris au
domicile, échange de services avec des voisins, sport amateur, fêtes et
spectacles vivants, etc. Dans chacun de ces domaines, les changements sont
évidents. La plupart d’entre eux sont liés au développement d’une économie de
services (monétarisation des soins aux personnes, repas pris en dehors de chez
soi, substitution de loisirs marchands aux loisirs communautaires). S’y
ajoutent, dans un registre un peu différent, le rôle croissant de l’argent dans
le sport, la politique, les médias, etc. Certes, de nouvelles formes de
gratuité apparaissent (notamment grâce à l’Internet), mais elles sont loin
d’équilibrer les changements qui vont dans le sens de la monétarisation.
2)
L’emprise croissante de la logique
marchande sur les mondes socio-productifs. Dans les entreprises, les
contraintes techniques de la division du travail imposent une organisation
fondée sur la hiérarchie, des conventions formelles entre les salariés et
l’entreprise (grilles de qualifications et de salaires) régulés par des
mécanismes de nature politique (institutionnalisation du dialogue social),
particulièrement dans les grandes entreprises fordistes. Sans développer ici,
de nombreux travaux ont établi la forte autonomie relative de la logique
socio-productive par rapport à la logique marchande. Compte tenu de la nature
des liens de coopération et de solidarité, et des formes
d’institutionnalisation qui s’y développent, les entreprises constituent des
mondes sociaux particulièrement favorables à la création de capital social. Or,
on constate depuis plusieurs décennies une
perte tendancielle d’autonomie des mondes socio-productifs par rapport au
marché, liée aux transformations de l’organisation productive et la
financiarisation[39],.
La
perte d’autonomie de la sphère socio-productive a des effets systémiques sur
les rapports sociaux et les fonctionnements institutionnels. La production
n’est plus « l’autre » du marché, un monde relativement protégé des
aléas de la concurrence par son inertie est ses contraintes propres. La culture
du travail et les rapports sociaux de travail sont désormais soumis à l’emprise
croissante de la logique marchande. On assiste à une
« désintermédiation » des rapports entre le capital et le travail,
dont l’une des conséquences est une perte de cohérence des niveaux micro et
macro du système social. La question sociale propre à chaque entreprise ne
s’articule plus avec l’organisation du social au niveau de la société globale
(institutions paritaires de protection sociale, instances de concertation,
etc.). Il en résulte notamment une perte d’influence des syndicats qui n’est
pas sans réduire leur capacité à fournir du capital social aux travailleurs les
plus défavorisés. Comme l’observe Jean Gadrey[40],
Putnam ignore l’évolution des rapports professionnels, ce qui est très
révélateur du cadre idéologique dans lequel il s’inscrit.
3)
La dépolitisation de la monnaie. Dans
l’Etat nation dont la France a fourni le modèle pendant plusieurs siècles, la
monnaie était un attribut de la souveraineté politique. Elle pouvait être mise
au service d’objectifs politiques spécifiques : financer la guerre,
développer l’économie, s’assurer le soutien des classes possédantes, etc. Dès
avant le traité de Maastricht, les nations (sauf les Etats-Unis) avaient perdu
une part de leur souveraineté économique. Cette observation banale que l’on ne
développera pas plus ici n’est pas sans conséquence pour les rapports économie
société, et donc pour le capital social. On assiste en effet à un désajustement
entre l’échelle de la gouvernance des systèmes économiques et les espaces
publics nationaux qui demeurent jusqu’à présent le seul lieu du débat
démocratique. Il en résulte que les règles du jeu économique (non seulement la
fixation des taux d’intérêt, mais aussi, plus insidieusement, les normes de
partage de la valeur ajoutée) échappent à la souveraineté des peuples. Il faut
être aveugle pour ne pas voir que cette situation affaiblit l’adhésion aux
institutions démocratiques.
Le
capital social renvoie à la question plus générale de la mesure du
développement social, et donc de l’intégration d’un critère de jugement dans la
pratique des sciences sociales. L’écho rencontré par les travaux de Putnam
auprès des décideurs révèle l’enjeu d’influence qu’elle comporte. Le rapport de
force entre les sciences sociales et la science économique, au bénéfice de
celle-ci, n’est pas sans rapport avec le fait que l’économie assume sans
complexe une visée normative. Les économistes, contrairement aux sociologues,
ne se privent jamais de formuler des jugements et des prescriptions au nom de
ce qu’ils croient être le bien-être social. Historiquement fondée sur la
théorie de la valeur, la science économique présente la particularité d’avoir introduit
un élément axiologique dans la définition même de son objet.
Les
origines de la sociologie ont été marquées par une question historiquement
située, celle de la cohésion de la société après le séisme de la révolution
française. De ce point de vue, Auguste Comte, Tocqueville et Durkheim[41] sont
plus proches qu’il n’y paraît. La sociologie allemande a connu une histoire
différente, non sans lien avec la polémique implicite de Weber contre Marx. Au
bout du compte, la discipline a hérité de Weber le projet de se conformer aux
standards méthodologique des sciences exactes. Ce faisant, elle a laissé le
champ libre aux prétentions normatives et prescriptives de la théorie
économique.
Le
problème est apparu au grand jour dans les années 1960 avec le développement de
la comptabilité nationale. La mesure agrégée de la production monétaire (le
PIB) a d’emblée pris une place prépondérante comme critère de mesure du succès
des politiques économiques et, au-delà, de l’ensemble des politiques publiques.
Cette hégémonie, réelle ou supposée, a suscité un certain nombre de tentatives
pour élaborer des indicateurs sociaux susceptibles de compléter, voire de
concurrencer, les indicateurs économiques. Cela s’est notamment traduit par la
construction d’indicateurs synthétiques de bien-être social (indicateurs de
« santé sociale », de « bien-être véritable », etc. L’un
des exemples les plus significatifs est l’indicateur de développement humain du
PNUD, dont l’impact médiatique et politique est considérable. L’IDH fait figure
d’indicateur d’objectif pour les politiques de développement, concurremment aux
indicateurs économiques usuels[42].
Au
plan théorique, la réflexion sur le bien-être social a été marquée par les
apports de Rawls, Sen et Walzer qui, avec des accents différents, ont mis en
évidence les limites d’une approche utilitariste du bien-être et de la justice
sociale. L’apport de Sen est particulièrement décisif dans ce débat bien que, à
certains égards, il n’ait fait que réintroduire dans le champ de la réflexion
économique l’idée familière aux philosophes depuis l’Antiquité[43]
selon laquelle le bonheur dépend autant de capacités
à faire que de biens possédés ou
consommés, Sen souligne, premièrement,
le fait que les individus sont les acteurs de leur propre bien-être et,
deuxièmement, que ce bien-être dépend de la « réalisation des buts et des
valeurs qu’une personne a des raisons de poursuivre, qu’elles soient en rapport
ou non avec son propre bien être »[44]. Si
l’on prend au sérieux ces apports théoriques, on est amené à conclure qu’il n’y
a pas de théorie scientifique du bien-être et que l’évaluation du développement
social doit être replacée dans un cadre politique[45].
Quel
est l’apport de la théorie du capital social à cette réflexion ? La plupart
des indicateurs sociaux usuels concernent le bien-être des individus. C’est
évidemment le cas pour les indicateurs de bien-être fondés sur une consommation
élargie ou sur des indicateurs tels que la santé, etc., mais c’est également le
cas pour les approches inspirées des idées d’Amartya Sen (l’accent étant mis
dans ce cas sur les capacités d’action des individus). Le capital social, en
revanche, est censé mesurer un aspect systémique du développement social,
irréductible à ses retombées directes et immédiates pour les individus. La
richesse n’est pas seulement dans ce que possèdent les gens, ni même dans leurs
compétences (capital humain ou capabilities
au sens de Sen). Elle réside également dans ce qui se passe entre eux, dans
la qualité de leurs relations et leur capacité d’action collective. La
connectivité sociale, les normes, la confiance dans les autres et les
institutions sont des ressources d’une
autre nature que celles que les biens attribuables aux individus peuvent
s’approprier (y compris les biens sociaux complexes envisagés par Rawls, Sen ou
Walzer). Les dispositifs d’évaluation du développement social devraient en
tenir compte, en complément des indicateurs sociaux habituels (santé,
inégalités, qualité de la vie, etc.). Il serait d’autant plus utile d’inclure
des indicateurs de capital social dans les batteries d’indicateurs sociaux
régulièrement publiés par les services officiels que les politiques sociales
orientées vers l’amélioration du bien-être individuel affectent les modes de vie
de manière incontrôlée (dans un sens positif ou négatif). L’exemple de la
réduction du temps de travail est parlant à ce sujet : décidée pour créer
des emplois, ses effets sont douteux et controversés sur la qualité du lien
social.
A
défaut d’évaluer les stocks de capital social comme on évalue la valeur d’un
capital économique, les travaux menés par Putnam et les économistes de la
Banque mondiale ont pour ambition d’établir des comparaisons dans le temps et
dans l’espace. Il résulte de ce qui précède que la signification des
constituants du capital social dépend trop du contexte culturel pour que l’on
puisse accorder un grand crédit aux comparaisons internationales. En revanche,
l’évolution des indicateurs de capital social à l’échelle de plusieurs décennies
dans un pays donné est forcément signifiante, quelle que soit la difficulté de
l’interpréter[46]. Le meilleur service
rendu par le capital social est de légitimer le développement de travaux
empiriques et d’analyses sociologiques sur les modes de vie et les mœurs dans
le cadre d’un questionnement élargi sur l’évolution du lien social[47]. Il
pourrait être à l’avenir de susciter une réflexion salubre sur l’impact
culturel et sociétal des politiques sociales.
La
notion de capital contient l’idée de production, mais également celle de reproduction et donc celle de durée. Il semble logique d’établir un
lien entre le capital social et la question du développement social durable, c'est-à-dire celle de la dimension
sociale du développement durable. Schématiquement, celle-ci peut être entendue
de deux manières. Une première acception fait référence au conflit potentiel
entre les impératifs de la solidarité au sein d’une génération (la justice
sociale, dans son sens habituel) et les obligations résultant de notre
solidarité avec les générations futures. Ce conflit est clairement suggéré par
la définition quasi officielle du développement durable[48].
Pour dire les choses autrement, il s’agit de ne pas sacrifier le social à
l’environnement. Dans une autre acception, plus cohérente quoi que moins
habituelle, certains éléments de la structure sociale font partie intégrante
des biens que nous devons transmettre aux générations futures[49].
Cette conception s’exprime aisément dans le langage du capital social. La
Banque mondiale a ainsi proposé une modélisation du développement durable
fondée sur la prise en compte de quatre formes de capital (manufacturé,
environnemental, humain et social). Selon ce modèle, le développement durable
est un régime de développement qui permet d’augmenter l’une ou plusieurs formes
de capital sans dégrader durablement les autres. Une telle formulation présente
l’intérêt d’inciter les décideurs à prendre en compte de manière explicite
l’impact de la croissance économique sur la structure sociale, au même titre
que sur l’environnement.
Mais
la question de la durabilité de la société peut également être posée en terme
patrimonial comme celle de la continuité
du monde commun. Dit d’une autre manière, celle de la pérennisation des
éléments essentiels de la structure sociale et de la culture. Poser la question
ainsi n’implique pas de considérer la société comme immuable, mais seulement
d’être attentif au fait qu’elle constitue
une durée commune autant qu’un espace commun[50].
L’existence de cette durée commune implique, d’une part, la préservation d’un
noyau de significations symboliques à travers un processus continu de
réinterprétations et, d’autre part, la transmission entre les générations d’une
capacité d’agir ensemble dans le registre du politique. On connaît l’importance
accordée par Hannah Arendt à la durabilité du monde commun comme fondement de
l’action politique[51]. Or,
l’histoire du XX° siècle nous impose de prendre en compte la possibilité
d’évènements catastrophiques dans le registre de la civilisation. Rien de ce
qui fonde notre confiance dans nos institutions, dans nos concitoyens, dans la
capacité des générations futures à inventer une société plus humaine, etc.,
n’est définitivement acquis ! L’un des intérêts non négligeables de la
notion de capital social est d’établir un pont, certes imparfait, entre un
souci de la fragilité du monde propre à la philosophie politique et les
référentiels socio-économiques habituels des politiques publiques.
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d’accueil de Bernard Perret
[1] De ce point de vue, la théorie du capital social n’est pas sans rapport avec l’économie des conventions et les divers courants de l’économie institutionnaliste, bien que ses connotations idéologiques soient différentes.
[2] The mistery of
capital, Bantam Press, Transworld Publishers,
London 2000.
[3] Cf. Coralie Perez, « Evaluer les programmes d’emploi et de formation : l’expérience américaine », Dossier de Centre d’étude de l’emploi n° 18, 2001.
[4] Evelyne Ritaine « Cherche capital social, désespérément », Critique internationale, 12, 2001, p. 48-59.
[5] Bourdieu définit le capital social comme “La somme des ressources actuelles ou virtuelles, qui reviennent à un individu ou à un groupe du fait qu’il possède un réseau durable de relations, de connaissances et reconnaissances mutuelles plus ou moins institutionnalisées, c’est à dire la somme des capitaux et des pouvoirs qu’un tel réseau permet de mobiliser” (Bourdieu et Wacquant Réponses, Le Seuil 1992, p. 95).
[6] La définition donnée par James Coleman est la suivante : « une variété de différentes entités, avec deux éléments en commun : tous sont des aspects de la structure sociale, et ils facilitent certaines action des acteurs – individus ou organisations – dans le cadre de cette structure » (« Social capital in the creation of human capital », American journal of sociology, n°94, 1988, p. 598)
[7] Qui ne sont pas forcément des individus, mais également des collectifs, groupes ou organisations.
[8] Comme on le sait, Bourdieu insiste sur l’hétérogénéité des champs sociaux et des formes d’ « intérêt » qui s’y manifestent : l’intérêt économique n’est pas l’équivalent général dans lequel pourraient se résorber les différents motifs intéressés de l’action individuelle (la recherche du pouvoir, de la reconnaissance académique, etc…). Les différentes formes de capital déploient leur productivité dans leurs « champs » spécifiques (économique, du pouvoir, culturel, relationnel…), sans qu’il y ait transférabilité totale et automatique d’un champ à l’autre. C’est moins le caractère productif du capital qui intéresse Bourdieu que sa signification en terme de rapports sociaux : par analogie avec les effets de domination liés capital économique, toute forme de domination est indexée à la possession d’un capital.
[9] « Le Capital social
fait référence à des caractéristiques de l’organisation sociale telles que les
réseaux, les normes et la confiance sociale, qui facilitent la coordination et
la coopération en vue d’un bénéfice mutuel » Robert. D. Putnam, « Bowling alone : America's Declining Social
Capital », Journal of Democracy,
janvier 1995, p. 67.
[10] Cf. Jean-Pierre Worms, « Old and New
Civic and Social Ties in France », in Democracies
in Flux, Oxford university press 2002,
p. 155.
[11] Cf. Bernard Perret, De la société comme monde commun, Desclée de Brouwer 2003, p. 81.
[12] Christian Grootaert, « Social Capital :
The Missing Link ? », The World Bank, Social Capital Initiative Working
Paper No. 3, avril 1998.
[13] : « Le concernement
fait référence à un ensemble d’idées et d’opinions concernant la vie sociale et
politique. Quand nous surveillons ce qui se passe, ou la manière dont les
autres se comportent, ou que nous sommes attentifs aux conditions de la vie
collective, nous faisons preuve de concernement » Claus Offe et Susanne
Fuchs, « A decline of Social Capital ? The German Case », in Democracies
in Flux, Op. cit. p.190-191.
[14] Cf. JP Worms, article cité.
[15] La confiance ne fait pas elle-même partie du capital social, mais elle en est « certainement une conséquence immédiate et pourrait de ce fait être présentée comme un indicateur de ce dernier ». Democracies in Flux, Introduction.
[16] Evelyne Ritaine, article cité.
[17] Etienne Tassin, Un monde commun – Pour une cosmo-politique de conflits, Seuil 2003, p. 13 et 29.
[18] Cf. René Girard, La violence et le sacré, Paris Grasset 1972.
[19] Cf. Philippe d’Iribarne, La logique de l’honneur, Seuil 1989.
[20] Cf. André Leroi-Gourhan, le geste et la parole, Paris Albin Michel 1964.
[21] « Les symboles ne sont pas l’équivalent des signes : ils n’ont pas une relation univoque à un seul référent. Pour briser cette relation indexante entre le référent réel et le signe, il faut un instrument culturel. Les singes n’y parviennent jamais » (René Girard, Les origines de la culture, Desclée de Brouwer 2003, p. 161.)
[22] Augustin Berque, Ecoumène, Introduction à l’étude des milieux humains, Belin 2000, p. 129.
[23] « l’ordre nécessaire du langage disjoint ce que la réalité unit, et instaure des limites abusives dans l’unité des phénomènes. Les mots ne sont qu’un instrument qui tend à nous faire saisir comme des substances discrètes le flux de la réalité des choses » (A. Berque, Op. cit. p. 48).
[24] De la société comme texte, Fayard 2001.
[25] Op. cit. p. 98.
[26] A ce propos, il n’est pas sans intérêt d’observer le retour en force du concept de « monde » dans les sciences sociales, dans une acception qui est traditionnellement celle de la philosophie, non sans lien avec l’influence d’Hannah Arendt et de la phénoménologie.
[27] P. Legendre, Op. cit., pp. 41, 164 et 197.
[28] Cf. De la société comme monde commun, Op. cit. p. 48.
[29] « Encourageons un nouveau “grand réveil” (great awakening) pluraliste, de telle sorte que, en 2010, les Américains seront plus profondément engages que nous le sommes aujourd’hui dans une communauté spirituelle (one or another spiritual community of meaning), tout en devenant plus tolérant vis à vis des croyances et pratiques des autres Américains” (Bowling alone : Collapse and Revival of American Community, New-York, Simon and Schuster 2000…, p. 409).
[30] Cf. Agnès Antoine, L’impensé de la démocratie : Tocqueville, la citoyenneté et la religion. Fayard 2003.
[31] Cf. Hans Joas, La créativité de l’agir, Cerf 1999.
[32] Cf. le film de Joseph Mankiewicz, Un mariage à Boston (1947), formidable étude des mœurs de la nouvelle Angleterre.
[33] “using market means to
achieve public ends and encouraging civic and community institutions to play a
larger role in public life”
[34] « Le capital social et l’éducation, une rupture avec l’économisme ?» Guy DREUX (Institut de recherche de la FSU). Actes d’un colloque organisé par l’université de Montpellier en juin 2004. http://www.sceco.univ-montp1.fr/Colloque_IRD/coms.htm.
[35] “Le renforcement des organisations de la société civile est une orientation majeure du développement et de la lutte contre la pauvreté, accepté par la coopération française” (La coopération française avec le Tchad, évaluation 1992-2003. Ministère des affaires étrangères 2004, p. 186).
[36] Bowling alone…p. 283.
[37] Cf. Les monographies nationales rassemblées dans l’ouvrage Democracies in Flux, Op. cit.
[38] Cf. Bernard Perret L’avenir du travail, Seuil 1995 et Les nouvelles frontières de l’argent, Seuil 1999.
[39] Cf. Les nouvelles frontières de l’argent, chapitres 4 et 5.
[40] « Que faire du capital social dans la recherche d’indicateurs alternatifs de développement ? », Actes du colloque sur le capital social organisé par le GRIS – Université de Rouen en février 2005, p. 24.
[41] On trouve notamment chez ces deux derniers auteurs un souci inquiet du lien social et une compréhension du rôle des structures intermédiaires qui consonnent fortement avec la perspective de Putnam.
[42] A l’exemple de l’indicateur de développement humain du Programme des nations unies pour le développement (PNUD). Cf. mon rapport pour le CERC « Indicateurs sociaux, état des lieux et perspectives » (www.cerc.gouv.fr).
[43] « Sen challenges a basic assumption of the utilitarian
tradition (the idea that value lies only in the attainment of personal happiness)
by turning to the Aristotelian tradition and assigning value to human action or
agency. A society that enables its citizens to aspire to greatness, to develop
virtues and loyalties, to become skilled and artistic, and to attain wisdom is
far better than a society that merely provides the mean to satisfy
desires ». Clifford W. Cobb, « Measurement tools of
the quality of life », Redefining Progress, Juin 2000.
[44] Inequality
reexamined, Oxford India Paperbacks 1995, p. 56.
[45] « premièrement, il n’y a pas de « théorie
du bien-être » qui permette de faire l’économie de jugements de valeurs
nécessairement « situés » sur le caractère plus ou moins souhaitable
de tel ou tel état de la société ; deuxièmement, nos jugements sur la
société dépendent de la « base informationnelle » à partir de
laquelle ils s’exercent (et réciproquement) ; troisièmement, choisir et
hiérarchiser les aspects de la réalité sociale qu’il importe de connaître et de
faire connaître doit être considéré comme un acte de jugement à part entière,
ce qui veut dire qu’il doit s’effectuer collectivement
et dans un cadre institutionnel approprié. ».
Bernard Perret,
Indicateurs sociaux, états des lieux et perspectives. Rapport au CERC, http://www.cerc.gouv.fr/doctrav/doctrav.html
[46] Sophie Ponthieux observe que les diverses composantes du capital social « ne varient ni avec la même ampleur, ni dans le même sens ». Ce constat, qu’il faudrait nuancer, n’enlève rien à l’évidence et à l’importance de certains constats. (« Que faire du capital social ? », actes du colloque du GRIS, Op. cit. p. 243).
[47] Cf. le contenu d’un récent rapport de la Social Capital Foundation : « la mortalité par suicide, l’augmentation de la consommation de drogue, l’accroissement de l’incivilité et des tensions dans les relations interpersonnelles, l’ajustement problématique des attentes réciproques des hommes et des femmes, et la perte des repères ethnoculturels ». http://www.socialcapital-foundation.org
[48] Cf. la définition du Rapport Brundtland : Le développement durable est le développement qui permet de répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations futures de satisfaire les leurs.
[49] On observera à ce propos que la plupart des travaux sur le capital social ignorent la question démographique. Or, dans la perspective du développement social durable, il s’agit d’une question cruciale.
[50] Dans le cadre d’une réflexion sur la notion d’autorité, Myriam Revault d’Allones propose ainsi de compléter la notion d’espace public par celle de « durée publique » (« De l’autorité à l’institution : la durée publique », Esprit, août-septembre 2004, pp. 42 et ss.).
[51] Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy 1983.