MARCION

La priorité de Marcion :

A deux reprises (De Praesc. haer. 30; Adv. Marc. J, 19), Tertullien accuse Marcion d'avoir séparé le Nouveau Testament de l'Ancien. Ce serait intéressant si c'était vrai; or personne n'a jamais connu un livre religieux contenant a la fois l'Ancien et le Nouveau Testament à l'époque de Marcion; celui-ci n'a pas eu à séparer ce qui n'avait jamais été réuni. L'expression " Ancien Testament" n'a pu naître que lorsqu'il y en eut un " Nouveau ", lequel n'apparut qu'avec l'Evangelion et l'Apostolicon.

Ce qui est probable, c'est que la distinction opérée par Marcion entre les écritures fausses et les vraies a contraint l'Eglise à les répartir en Ancien et Nouveau Testament. Tertullien lui-même, souvent inconsistant dans ses affirmations successives, l'avoue; il écrit au chapitre 36 du De Praesc. que c'est l'Eglise romaine qui a réuni la Loi et les Prophètes aux Evangélistes et aux Apôtres. Cet aveu est d'une extrême importance.

En outre, quel texte avait-il sous les yeux? Il ne possédait certainement pas le texte primitif de l'Evangile de Paul ni celui de l'Evangelion de Marcion; ces textes devaient déjà à son époque être profondément modifiés. Avait-il même à sa disposition l'évangile de Luc dans son texte primitif?

Tertullien et Epiphane travaillaient souvent de mémoire même quand ils comparaient Marcion à Luc; cette méthode était fort critiquable. Ainsi, ils reprochaient à Marcion d'avoir supprimé certains passages de l'Evangile de Luc que celui-ci, en réalité ne contenait pas mais qui se trouvaient dans Matthieu; ce dernier paraît avoir été leur auteur préféré. En tout cas, on peut difficilement concevoir que Marcion ait délibérément choisi, pour son travail d'épuration, un évangile (Luc) qui commençait d'une façon choquante pour lui - il lui aurait fallu éliminer les cent trente deux premiers versets et une part considérable du reste. Il lui était plus facile d'en faire un nouveau; or, il n'en fut jamais accusé. Pourquoi Marcion, s'il s'était servi de l'oeuvre de Lue, ne lui aurait-il emprunté que son évangile et non pas les Actes?

Après le critique allemand Semler qui, le premier (en 1783), refusa d'accepter la tradition hostile à Marcion, de nombreux savants nièrent que l'Evangelion soit un texte mutilé de Luc, ce qui n'empêcha nullement la suite imposante des spécialistes orthodoxes d'emboîter le pas à Tertullien.

Depuis près d'un siècle, la plupart des critiques qui prétendent que le texte de Marcion serait secondaire par rapport à celui de Luc se servent d'arguments linguistiques. Ils suggèrent d'abord que si les passages " rejetés" par Marcion étaient vraiment des additions tardives dans Lue, il devrait y avoir quelque différence de style entre ces passages et le reste du texte; or, ils n'en découvrent pas. Les particularités et caractéristiques du style de Lue seraient aussi fréquentes, disent-ils, dans les parties omises par Marcion que dans le reste et il n'est pas possible d'imaginer qu'up interpolateur ait si bien imité (notamment dans les deux premiers chapitres) le style de Luc et ajouté des récits et péricopes, ignorés de Marcion, sans que personne ne s'en soit aperçu.

Ce raisonnement est d'une grande faiblesse et d'une subjectivité évidente; il ne repose que sur des suppositions très discutables et il est aisé de répondre à ses arguments :

a) tous les écrivains de l'époque avaient, à peu de chose près, le même vocabulaire et le même style, surtout quand ils traitaient d'un même sujet religieux;

b) l'antiquité fut une période propice au pullulement des copistes, plagiaires, compilateurs, arrangeurs; certains pasticheurs ou correcteurs étaient parvenus à une belle dextérité en matière de retouche et il est certain qu'à l'occasion de la refonte complète d'un texte un remanieur ou compilateur pouvait modifier sa physionomie ancienne tout en lui donnant une certaine unité de style et de pensée;

c) fait plus grave, la recherche des critiques sur le vocabulaire ou le style de l'Evangelion n'a pas été conduite sur un texte de Marcion (qu'ils ne possédaient pas), mais sur le texte de Luc et, accessoirement, sur des citations d'Irénée, de Tertullien, etc. On a supposé gratuitement que, si Marcion contenait telle péricope - ce dont on n'est pas sûr - il l'avait écrite sous la forme où elle se trouve dans Lue, ce qui n'est ni probable, ni établi. On aboutit ainsi à "prouver " simplement l'homogénéité linguistique de notre évangile de Lue, sans aucun rapport avec Marcion. Lue est comparé à Lue; d) d'autre part, on peut douter de cette homogénéité du texte de Lue quand on compare les récits et passages qui, dans Luc, proviennent de deux sources différentes. Dans son Marcion and the new testament (1942), John Knox a posé les conclusions suivantes qui nous paraissent du plus haut intérêt.

Parmi les 1148 versets de Luc :

578 lui sont particuliers,

570 ont des parallèles synoptiques.

Dans ce total,

682 versets ont pu appartenir à Marcion

sur lesquels 262 sont particuliers à Luc

420 ont des parallèles synoptiques

par contre 283 versets n'ont pas appartenu à Marcion sur lesquels 255 sont particuliers à Luc

58 ont des parallèles synoptiques.

Le reste, soit 183 versets, a pu appartenir ou non à Marcion.

Il comporte : 91 versets particuliers à Luc, 92 versets ayant des parallèles synoptiques.

Ainsi, selon Knox, les versets manquant dans Marcion apparaissent, en très grande prédominance, comme des versets particuliers à Luc; une part importante du texte propre à Luc ne se retrouve pas dans l'Evangelion. Par contre, Marcion contient beaucoup plus de matériaux conservés dans la tradition synoptique qu'il n'en a en commun avec les parties propres à Luc 420 contre 262.

Il paraît donc difficile d'admettre que Marcion se soit livré au travail inutile de supprimer dans de telles proportions les passages particuliers de Luc, surtout s'il avait pu choisir comme base de travail un autre synoptique, Marc par exemple, avec lequel il présente tant de points communs. Les accords textuels de Marcion avec Marc (ou Matthieu) contre Luc tendent à établir la priorité de Marcion sur Luc.

Tout se comprend si notre Luc est une composition plus tardive que l'évangile de Marcion ou s'il est une seconde mouture d'un évangile marcionite; dans ce cas, tout le matériel propre à Luc est chronologiquement secondaire par rapport au reste du texte, ce qui veut dire que Marcion ne le connaissait pas (pas plus que ne le connaissaient les autres synoptiques).

Dans ces conditions, on peut estimer que c'est l'évangile de Marc, dans un état antérieur à celui que nous possédons, qui aurait été le moins éloigné du texte primitif de l'Evangelion; c'est l'évangile de Marc qui se serait substitué tout d'abord à l'évangile unique prêché par Paul et publié par Marcion.

 

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