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Lors de l’occupation allemande, Mme veuve
Béasse, 44 ans, et ses six enfants demeurent à La Rocherie en Rannée,
ferme située en bordure de la pointe Nord-est de la forêt de
La-Guerche, non loin du Chêne à la Vierge. Son mari, décédé en 1937
des suites de la guerre 14-18, avait participé aux terribles combats
de Verdun. Mme Béasse gérait donc seule l’exploitation agricole avec
l’aide de ses cinq garçons : Fernand, 21 ans, Marcel, 20 ans,
Lucien, 19 ans, Roger, 17 ans, Robert, 13 ans et de sa fille Simone,
16 ans.
Au cours de l’été 1944, la guerre va
bouleverser cette famille en projetant ses quatre fils aînés dans
une aventure peu commune. Les témoignages recueillis permettent de retracer leur
parcours entre le 21 juillet et le 2 septembre 1944.

Le parachutage d'armes de Drouges et les premières
arrestations
Au cours de cette période, la guerre en France est dans une phase
décisive en raison de la dure bataille de Normandie qui fait rage
depuis le débarquement du 6 juin 1944. Les forces allemandes
présentes en Bretagne sont fréquemment harcelées par l’aviation
alliée et par les maquis qui se renforcent de jour en jour. Elles
savent que le front normand ne résistera plus longtemps à la poussée
des libérateurs. Le climat entre les forces d’occupation et la
population s’alourdit sérieusement.
Le 16 juillet 1944, le dépôt de carburant allemand camouflé dans la
forêt de La-Guerche (située sur la commune de Rannée) est
partiellement détruit par un important bombardement aérien orchestré
par la 9ème U.S. Air Force.
Quelques jours plus tôt, au cours de la nuit du 13 au 14 juillet
1944, plusieurs avions de la Royal Air Force larguent une
grande quantité d’armes
sur un terrain sis près des ruines de l’ancien moulin à vent de
l’Escart à Drouges, propriété de Jules Bulourde. Les containers
parachutés sont réceptionnés par les
maquisards de Louis Piétri dit « Loulou » ou « commandant Tanguy ».
Ces armes et munitions sont ensuite déplacées en divers lieux pour
équiper les groupes de résistants du secteur. Le jeudi 20 juillet
1944, trois vachères hippomobiles chargées de cette délicate
cargaison se dirigent vers Fontaine-Couverte, commune limitrophe en
Mayenne. Les trois conducteurs, tous agriculteurs, n’en sont pas à
leur premier voyage : François Boueste, 30 ans, de Drouges, et les
deux autres de Fontaine-Couverte, Pierre Guinoiseau, 52 ans (de la
Brillantière) et son frère Jean Guinoiseau, 61 ans (de la Rivière).
Ce dernier est accompagné de Francis Dupont, 31 ans, mécanicien
ajusteur à Retiers, demeurant à Brains-sur-les-Marches.
Lors de la traversée du bourg de Rannée, ils font une halte au café
Gebouen pour se désaltérer. Dans cette localité, la présence
allemande est de plus en plus manifeste depuis le bombardement du
dépôt de carburant éloigné d’environ six kilomètres. Il est
vraisemblable que les quatre résistants s’attardent dans ce bistrot
et que des indiscrétions s’échappent de leurs conversations, à qui
veut bien les entendre. Ils quittent les lieux dans la soirée
n’ignorant pas le couvre-feu de 9 heures du soir. Le convoi emprunte
de petites routes et des chemins afin d’éviter toute surprise
désagréable. Il prend la direction de la Lande Fleurie sur la route
de Craon avant le bourg de Fontaine-Couverte, où l’armement doit
être déposé. Les convoyeurs contournent habituellement la corne de
la forêt par la Selle-Guerchaise en passant par les hameaux de
Maulny et des Grands Ormeaux. Mais en raison de l’heure tardive, ils
prennent un raccourci par la Cour Poisson et le Miaule, ce qui les
oblige à traverser cette pointe boisée.
C’est précisément dans ce même secteur que les Allemands ont
dissimulé un second dépôt de carburant, toujours intact, qu’ils
gardent sévèrement.
Au carrefour du Miaule, vers 22 heures, une patrouille allemande
veut contrôler le convoi. Jean Guinoiseau réagit immédiatement et
fouette son attelage qui part au galop droit devant lui. Les soldats
ouvrent le feu dans sa direction sans toutefois l’atteindre. Quant à
Pierre Guinoiseau et François Boueste, ils sont immédiatement
arrêtés et les armes sont découvertes.
Jean Guinoiseau réussit à rentrer chez ses parents chez lui et à
dissimuler son chariot dans le fond du verger. Son camarade Francis Dupont rejoint probablement son domicile. Mais
la chasse à l’homme est engagée par les troupes d’occupation qui
espèrent retrouver la vachère et ses deux passagers. Les fermes du
secteur sont systématiquement fouillées. A la Teillatrie, vers la
Selle-Guerchaise, le domestique de Pierre Gérault est bastonné puis
emmené dans la forêt avant d’être relâché.
Le 21 juillet vers 4 heures du matin, à la ferme de la Rocherie, de
violents coups de crosse de fusil donnés dans la porte d’entrée
réveillent la famille Béasse. Mme Béasse ordonne à ses fils dormant
à l’étage, d’aller ouvrir. Marcel se lève aussitôt, suivi de son
frère aîné Fernand. Dans l’entrebâillement de la porte, deux soldats
allemands armés leur demandent, d’un ton péremptoire, où sont les
chevaux de la ferme. Marcel et Fernand ignorant tout des événements
de la veille, les conduisent dans la prairie où ils se trouvent.
Bien entendu, ils ne correspondent pas au cheval recherché pas plus
que la bétaillère rangée au fond de la remise. Convaincus, les
soldats poursuivent leurs recherches dans les fermes voisines.
Étrangers à cette affaire et sereins, Fernand et Marcel rejoints par
leurs frères Lucien et Roger, s’affairent à leurs occupations
matinales habituelles. Fernand décide de se rendre à la lisière de
la forêt toute proche pour vérifier les pièges à sanglier tendus en
raison des nombreux dégâts occasionnés par ces animaux sauvages. A
l’orée du bois, il se fait surprendre par une sentinelle allemande
qui lui tire dessus à plusieurs reprises. Les balles lui sifflent
aux oreilles. Pris de panique, il revient en courant vers la
Rocherie poursuivi de loin par des soldats. Arrivé dans la cour,
haletant et livide, il s’écrie : « les Allemands m’ont tiré dessus !
». C’est la consternation.
Peu de temps après, aux environs de 8 heures 30, sept ou huit
soldats allemands accompagnés de miliciens envahissent la cour de la
ferme en tirant des coups de feu dans tous les sens. Fernand se
cache dans un fossé tandis que Lucien, Roger et le jeune Robert
déguerpissent dans un chemin les éloignant rapidement de la maison.
Marcel accaparé par son travail dans l’étable, n’a guère le temps de
réagir : un violent coup de crosse lui fait lâcher brutalement sa
fourche. Il est ramené manu militari dans la cour où se trouve sa
mère. Les Allemands le somment de rappeler ses frères sous peine
d’être fusillé sur place. Lucien, Roger et Robert qui ont parcouru
un bon kilomètre entendent les supplications de leur cadet et
préfèrent revenir, sachant pertinemment que les soldats
n’hésiteraient à mettre leurs menaces à exécution. Sur le retour,
Roger remarque une automitrailleuse postée dans le chemin qui
conduit au Chêne à la Vierge. Fernand n’a plus d’autre issue que de
sortir de sa cachette.
Les cinq frères Béasse sont rassemblés dans le milieu de la cour,
entourés de soldats menaçants. Certains d’entre eux parlent
correctement le français, peut-être appartiennent-ils au service de
la gestapo de Rennes ? Le jeune Robert qui n’a que 13 ans est
renvoyé brutalement vers sa mère.
Fernand, Marcel, Lucien et Roger sont emmenés chez Gérault à la
Pletterie, la ferme voisine où les Allemands ont installé un poste
de commandement. Dans un véhicule, genre autochenille armé d’une
mitrailleuse, se trouve Pierre Guinoiseau les mains menottées dans
le dos. Les frères Béasse sont alignés contre un mur avec
interdiction formelle de bouger.
Marcel est inquiet car il a un papier compromettant dans la poche de
son pantalon. Sur celui-ci sont inscrits le nom des villes
françaises libérées par les Américains. Il les avait notées la
veille en écoutant la radio chez un voisin à la Grimaudière.
Discrètement, il réussit à en avaler une partie et à faire
disparaître le reste en petits morceaux.
Pendant ce temps, la maison familiale est fouillée de fond en
comble, les Allemands recherchent des armes ou des « terroristes ».
Ils perquisitionnent toutes les dépendances contraignant Robert à
les précéder par crainte d’une présence ennemie. Ils veulent vider
les greniers chargés de foin à cette époque de l’année, mais, devant
l’ampleur de la tâche, ils préfèrent abandonner. De toute façon, il
n’y avait rien de compromettant si ce n’est quelques valises
abandonnées par des soldats français lors de la débâcle quatre ans
plus tôt 1.
Vers midi, les frères Béasse et Pierre Guinoiseau quittent la
Pletterie à bord de l’autochenille allemande. Le matin, avant leur
arrestation, Pierre Guinoiseau avait réussi à tromper les Allemands
en leur indiquant une fausse cache d’armes : au pied d’un chêne à
hauteur du dernier carrefour de la pointe de la forêt.

Les malheureux prisonniers sont emmenés à l’école publique de Rannée,
sise à côté de la Mairie, où ils retrouvent François Boueste. Ce
dernier, les mains entravées, est placé dans une autre pièce avec
Pierre Guinoiseau. En ces lieux, les frères Béasse croisent un
adjudant allemand qu’ils surnomment « la panthère » car ils ont déjà
eu affaire à lui lors du creusement de tranchées en bordure de la
route de Chelun dans la forêt de La-Guerche2
. Ce gradé ne manque pas de les apostropher : « Ah, Béasse toujours
présents, mais pas beaucoup travail ! ». Mais l’ambiance devient de
plus en plus tendue car un soldat allemand vient d’être tué à
Drouges lors d’un accrochage avec des résistants.
1
Le 4ème Hussards et le 6ème Dragons se
repliant depuis la frontière luxembourgeoise, ont
bivouaqué du 19 juin au 1er juillet 1940 dans la forêt
de La-Guerche avant de déposer les armes.
2
Les frères Béasse, comme
beaucoup d’hommes valides, étaient réquisitionnés par
l’occupant pour creuser et aménager des cavités en
bordure des routes traversant la forêt de La-Guerche en
Rannée, destinées à camoufler des véhicules militaires |
Dans la cour de l’école, les Allemands camouflent leur camion de
branchages car ils craignent les attaques aériennes relativement
nombreuses dans la région en ce moment. Les six détenus sont
transférés à Rennes via Janzé. A 19 heures, ils arrivent dans un
bâtiment occupé par les Allemands, il s’agit peut-être du bureau de
la Gestapo. Un officier les invective : « Celui qui parle aura
cinquante coups de nerf de bœuf ! ». Ils sont immatriculés sur un
registre puis aussitôt conduits au camp Margueritte situé à
proximité de la prison Jacques Cartier.
Les jours suivants, les Allemands vont se rendre régulièrement à la
ferme de la Rocherie espérant obtenir de nouveaux éléments mais en
vain. Le jeune Robert craint d’être repris, alors il se cache dans
un râtelier derrière le foin. Un des soldats comprenant et parlant
le français, vient régulièrement dans la demeure des Béasse. Il
s’installe au coin de la cheminée probablement pour épier les faits
et gestes et pour écouter les conversations de chacun. Puis après
plusieurs jours, il est reparti après s’être adressé à Mme Béasse :
« Vous madame, vous savoir où sont vos enfants, ils sont à Rennes,
mais ne rien dire, moi pas vouloir aller en Russie ».
Le camp Margueritte
Au début de leur internement, les frères Béasse se retrouvent dans
la même baraque avec François Boueste et Pierre Guinoiseau. Ce
dernier leur avoue : « Vous êtes ici à cause de nous, vous n’avez
rien à voir dans cette affaire ». Deux jours plus tard, ils sont
séparés pour être interrogés par deux Allemands dont l’un parle le
français avec un fort accent pendant qu’un troisième dactylographie
leurs dépositions. Les souvenirs de Roger sont intacts :
« Nous
sommes emmenés en ville de Rennes en camion à environ vingt minutes
du camp, dans un bâtiment où il y avait des escaliers interminables
et étroits. J’étais avec Lucien. Les interrogatoires sont musclés.
J’ai reçu des coups de poings et des gifles. Ils voulaient savoir
les noms des chefs de la Résistance, où étaient les armes, notre
emploi du temps ? Nous n’étions au courant de rien. Les Allemands
nous disaient que notre ferme avait été brûlée ».
Fernand et Marcel subissent les mêmes souffrances. Marcel ne peut
oublier :
« J’avais les mains menottées, un bâton glissé derrière
les genoux et devant les avant-bras me bloquait tous les membres. Et
les coups suivaient les questions qui étaient toujours les mêmes :
les noms des chefs, où étaient les armes ? Nous n’étions au courant
de rien. Nous avons signé un papier, mais sans savoir ce qu’il y
avait d’écrit ».
Le 23 juillet, Pierre Guinoiseau met fin à ses jours avec sa
ceinture de flanelle nouée à un montant de fenêtre. La veille au
soir, il avait refusé de manger. Ancien combattant de la guerre
14-18, il avait été fait prisonnier en Allemagne pendant 52 mois et
en gardait de très mauvais souvenirs. Il disait aux frères Béasse
que les Allemands allaient les tuer tous. Pierre Guinoiseau a été
enterré sur place. Ce courageux patriote sera exhumé après la guerre et il repose
actuellement dans le cimetière de Fontaine-Couverte.
Mme Béasse, accompagnée du maire de Rannée, M. Chopin, se déplacent
à Rennes à vélo pour rechercher le lieu de détention de ses fils.
Après bien des difficultés, ils apprennent qu’ils se trouvent au
camp Margueritte. Une rennaise ne les rassure pas : « Beaucoup y
entrent mais très peu en ressortent… ».
Le mardi 1er août 1944, sous les ordres du général Patton, la 4ème
division blindée du major général John S. Wood entre en Bretagne
avec pour mission de prendre la ville de Rennes. Le lendemain à 6
heures, cette unité américaine arrive en périphérie de la capitale
bretonne mais se heurte violemment aux batteries anti-aériennes
allemandes au nord de la ville. Le major général Wood décide de
l’encercler par l’ouest pour bloquer les voies de communications et
fait intervenir son artillerie sur certains quartiers toujours
occupés par l’ennemi.
Dans la prison Jacques Cartier et à l’intérieur du camp Margueritte,
les détenus sont persuadés que leur libération est toute proche.
Mais les Allemands sont déterminés, ils ne quitteront pas Rennes
sans leurs prisonniers. Roger Béasse s’en souvient : « Le 2 août
1944, vers 23 heures car il faisait bien nuit, le transfert de tous
les prisonniers du camp est annoncé. Mais certains ne veulent pas en
sortir, ils se cachent où ils peuvent, d’autres sûr d’eux insultent
les gardiens. C’est le désordre complet. Des renforts allemands
arrivent et ils finissent par nous aligner. Une consigne circulait
dans les rangs. Dès que nous serions dehors, au coup de sifflet, il
fallait rompre les rangs et s’enfuir. Mais les soldats étaient
nombreux, difficile de s’échapper. A la sortie du camp, vraiment par
hasard, nous nous retrouvons tous les quatre sur le même rang. Nous
restons s. Il est aux environs de 3 heures du matin. Le train est
garé à Saint-Jacques-de-la-Lande. Nous passons à côté d’un bâtiment en
flamme et près de la Maltière où il y a eu des fusillés. Nous sommes
entassés à coup de crosse dans des wagons à bestiaux. Dans le nôtre,
nous sommes 77. François Boueste en fait partie ».
Départ pour l'Allemagne
Le 2 août, un premier convoi de prisonniers a pris la direction de
l’Allemagne. Le 3 août, vers 4 à 5 heures du matin, le deuxième et
dernier train va quitter Saint-Jacques-de-la-Lande pour la même
destination. Environ 1500 captifs sont entassés dans des wagons à
bestiaux. Parmi eux se trouvent des militaires américains et anglais
faits prisonniers au cours de la bataille de Normandie, des soldats
coloniaux prisonniers de 1940, des Allemands rebelles, des
résistants dont une majorité a été arrêtée en Bretagne. Pour la
plupart d’entre eux, le voyage ponctué de drames, va être très
éprouvant.

Le 3 août 1944 vers 3 heures du matin, les prisonniers du camp
Margueritte sont finalement rassemblés et conduits à pied vers le
château de la Prévalaye à Saint-Jacques-de-la-Lande où le train les
attend sur une voie ferrée récemment construite entre la route de
Lorient et la ligne de Redon à Rennes. Les frères Béasse devenus
inséparables sont, comme leurs camarades, entassés sans ménagement
dans des wagons à bestiaux. Marcel se souvient de la présence du
capitaine Le Pouleuf. Le train s’ébranle et prend la direction de
Redon à des vitesses variées. Dans le wagon, l’ambiance est
étouffante et les esprits s’échauffent. Certains proposent une
évasion tandis que d’autres s’y opposent totalement. Les frères
Béasse y sont plutôt favorables. Roger apporte sa participation :
«
J’avais conservé un couteau de poche que notre mère avait glissé
entre des feuilles de journal dans un colis de ravitaillement. Dans
le wagon il y avait des projets d’évasion, sans hésiter j’ai remis
mon couteau à un gars qui a réussi à agrandir la lucarne d’aération
située en hauteur sur le côté du wagon ».
Marcel ajoute :
« Il ne
fallait pas être très gros mais onze détenus ont réussi à s’échapper
du train. L’un d’eux a tenté d’ouvrir la porte de l’extérieur fermée
avec du fil de fer barbelé, mais il est tombé sur le ballast et
s’est mis à hurler. Les sentinelles qui se trouvaient sur les toits
des wagons ont été alertées et ont ouvert le feu sur les fuyards.
Nous nous apprêtions à quitter le wagon lorsque l’évasion a été
découverte. Cela s’est passé à Saint-Mars-du-Désert. Quatre prisonniers
ont été abattus par les Allemands ».

Les jours suivants, le train traverse les villes de Nantes, de
Candé, Segré, Le Lion-d’Angers, Saumur…
Les évasions lors du mitraillage du convoi à Langeais
Le 6 août en début
d’après-midi, il s’arrête à environ un kilomètre et demi de la gare
de Langeais. Les autochtones s’empressent d’amener de l’eau aux
prisonniers supportant difficilement la chaleur. A 18 heures, les
Allemands font évacuer le quai. Soudain vers 20 heures, quatre
puissants chasseurs P.38 de la Royal Air Force plongent sur le
convoi et ouvrent le feu sur la locomotive et les wagons. Profitant
de la panique générale, beaucoup de prisonniers sautent des wagons
en direction de la Loire. Cette fois-ci, Roger Béasse et ses frères
ne laissent pas passer une telle occasion : « Le dimanche 6 août à
Langeais, vers 18 heures, des événements vont tout changer. Le train
est arrêté en gare de Langeais. C’est le cas du nôtre. Une
sentinelle était assise à la porte entrouverte du wagon du côté de
la Loire nous barrant le passage. Des gens du coin arrivent en
nombre pour nous amener du ravitaillement. Ils nous apprennent que
le pont de Saint-Mars-la-Pile a été détruit et que nous n’irions pas
plus loin. Les Allemands semblent débordés. Soudain, quatre avions
double queue ont mitraillé le convoi. C’était la panique. Il y avait
avec nous un nommé Minier, originaire de Rennes, la cinquantaine. Il
a bousculé le soldat assis et il a sauté du wagon. Nous l’avons
suivi. La plupart des soldats étaient à plat ventre dans les fossés.
Les avions mitraillaient toujours ».
Sous la mitraille et dans la confusion, Fernand, Lucien et Roger
Béasse restent groupés tandis que Marcel prend une autre direction :
« Je suis parti avec d’autres évadés que je ne connaissais pas. Mes
frères sont partis d’un autre côté. Je me suis retrouvé en contrebas
d’une prairie où il y avait des soldats allemands qui s’abritaient.
Des Américains prisonniers agitaient un drapeau blanc pour avertir
les avions alliés. J’ai réussi à passer par-dessus la levée et je me
suis retrouvé dans la Loire. J’ai longé le fleuve rapidement. Des
pêcheurs surpris par ce qui se passaient, nous indiquaient par où
passer car aux abords des ponts il y avait des trous de bombes
recouverts d’eau. Les Allemands tiraient sur les fugitifs. Il y a eu
21 tués en tout surtout à cause du mitraillage des avions. Avec
d’autres évadés, je suis monté sur une barque mais nous étions trop
nombreux, le bateau a chaviré. Nous nous sommes entraidés pour
traverser la Loire car certains ne savaient pas nager et c’était mon
cas. Sur l’autre rive, nous nous sommes retrouvés dans une ferme
chez les parents Badillon à Vallères, leur gendre tenait un
restaurant ».
Marcel s’engage donc sur un itinéraire différent de celui de ses
frères tout en restant dans la même région. Comme la plupart des
évadés du train, ils devront se cacher pour échapper aux recherches
de l’ennemi. A cette date, les Alliés entrent en Anjou et Laval
vient juste d’être libérée.
Roger ne peut oublier :
« Avec Fernand et Lucien et moi nous
remontons la levée à travers les ronces et nous nous retrouvons dans
des prairies en bordure de la Loire. Nous longeons le fleuve sur
plus d’un kilomètre. Il y avait beaucoup de pêcheurs. Ceux qui
s’évadaient allaient dans tous les sens. J’ai aperçu au loin mon
frère Marcel qui allait dans une autre direction ».
« Avec l’aide d’un pêcheur, nous plongeons dans la Loire qui n’était
pas très haute à cet endroit et nous rejoignons un bosquet sur un
petit banc de sable. Nous faisons connaissance des autres évadés :
les deux frères Nivet, le capitaine Le Floch, Lucien Joie un
ardennais, un nommé Mahoudeau et Jimmy un aviateur anglais. Tous les
neuf restons planqués jusqu’à 2 heures du matin environ. Puis le
pêcheur nous emmène dans la ferme de son oncle, M. David de la
Dondère à Langeais. Madame David nous donne à manger mais nous
demande de ne pas rester là. Nous nous cachons dans un hangar rempli
de paille qui abritait déjà d’autres évadés du train ».
« Le lundi 7 août, nous sommes toujours ensemble et nous nous
cachons dans les champs de tabac et de vigne. Nous nous réfugions
dans une baraque de vignerons. Soudain la porte s’ouvre, une jeune
fille ouvre la porte effrayée de nous voir. Nous la rassurons et lui
expliquons notre situation. Nous apprenons qu’elle se nomme Renée
Hérissé. Elle prévient son père agriculteur à La-Varennes. M.
Hérissé, père de six enfants, vient nous apporter à manger et nous
restons dans la baraque toute la journée. Le soir à la tombée de la
nuit, avec M. Hérissé, nous empruntons une barque pour rejoindre un
îlot au milieu de la Loire. Nous nous cachons dans les broussailles
et dormons sur des feuilles de fougère. Nous allons rester une
semaine à cet endroit. La famille Hérissé nous ravitaille. De temps
en temps nous traversons la Loire pour manger chez Deschamps ».
« Les Américains approchaient. Alors Deschamps nous fait quitter
notre îlot. Nous sommes pris en charge par des gendarmes et des
pompiers dans la forêt de Langeais. Ils nous transportent en camion
jusqu’à Noyant dans le Maine-et-Loire. Nous traversons les lignes de
front sans problème et nous rejoignons les troupes américaines. Nous
allons en direction de Baugé à pied. Heureusement un camion de la
Croix Rouge nous prend et nous conduit à Angers. Nous sommes
toujours neuf. Nous passons la nuit dans une caserne à Angers. A un
moment, il est question d’une contre-attaque allemande mais ça ne
dure pas. Le lendemain, nous embarquons dans un autre camion de la
Croix Rouge en direction de Rennes. A la Roë, le gazogène prend feu.
Nous quittons rapidement le véhicule car il y a un gros fût
d’essence à l’arrière. Mais finalement le feu s’éteint et le camion
peut reprendre sa route. Nous descendons au café de Mme Berru à
Fontaine-Couverte, à côté du moulin des Gués. Nous rentrons à pied
chez nous, sans Marcel… ».
Marcel s’adapte à cette vie d’homme traqué :
« Dans la soirée, je
suis avec Pierre Pavoine, boulanger à Guignen, nous allons dans un
petit bois. Dans une cuvette, nous retrouvons d’autres évadés. Ils
s’appelaient Pierre Gorin et Henri Leprince qui avait été pris dans
la forêt de Fougères, il avait le bras cassé suite aux tortures
qu’il a subies ».
« Au cours de notre déplacement, nous rencontrons Édouard Lepéron
surnommé « Sanglier ». Nous lui disons que nous sommes des évadés du
train. Il nous répond : « N’allez pas plus loin, vous ne pouvez pas
trouver mieux ici ». Il nous emmène à la Robichère dans une
cachette, une cave dans le tuffeau qui servait de bergerie dont
l’entrée était cachée par les ronces et les orties. Le « sanglier »
nous a apporté de la nourriture. Nous n’avions pas mangé depuis le
départ de Rennes. Ensuite nous sommes ravitaillés par le fermier
Nivelle de Vallères et aussi par Bodin restaurateur et boucher et
par une femme de la Croix Rouge demeurant à Vallères. J’ai aidé
Bodin à faire du bois et à boucher un trou de bombe ».
« Avec Léandre Tortay, on s’est fait tirer dessus par les Américains
ou les Français de l’autre côté de la rive, on ne sait pas. On s’est
couché puis on n’est pas resté là. Quatre soldats allemands
prisonniers ont été amenés dans la bergerie par un maquisard. Nous
les avons gardés pendant une dizaine de jours ».
« Le 31 août au soir, un responsable du maquis du coin, un
Hollandais, est venu à la Robichère pour nous expliquer qu’il
fallait traverser la Loire. Le Hollandais était un aviateur abattu
qui a décidé de rester sur place et de former un maquis. Nous nous
sommes retrouvés au bord du fleuve à dix-huit évadés et nous avons
embarqué dans un bateau à M. Deschamps ».
« Nous nous sommes donc retrouvés au P.C. des F.F.I.. Nous avons été
questionnés à partir de notre départ de Rennes jusqu’à notre évasion
du train à Langeais. Nous avons été photographiés sur le perron de
la mairie de Langeais. L’homme avec un pistolet à la ceinture est le
Hollandais ».
« Je suis parti pour Noyant où j’ai passé la nuit dans un
restaurant. Le lendemain, direction Angers dans un train de
marchandises avec un laissez-passer. J’ai dormi dans un hôtel pas
très loin du château ».
« Le samedi 2 septembre, j’ai pris le car pour Rennes. Je suis
descendu à Ballots où je connaissais du monde. Puis je suis rentré à
la ferme familiale où j’ai retrouvé mes trois frères qui étaient
rentrés depuis le 17 août. Ils avaient appris que j’avais réussi à
m’enfuir mais n’ayant donné aucune de mes nouvelles, ils pensaient
que j’avais été repris. Si je n’ai pas donné de mes nouvelles, c’est
tout simplement par mesure de sécurité. Ma mère était heureuse de me
revoir, elle avait retrouvé tous ses fils. Le 4 août, le jour de la
libération de Rennes, elle s’était à nouveau rendue au camp
Margueritte où elle apprenait que ses fils étaient partis en train
vers Redon et Nantes ».
Les frères Béasse, à nouveau réunis, ont échappé à leur terrible
destin.
François Boueste n’a sans doute pas eu l’opportunité de s’échapper
du « train de Langeais ». Il arrive à Belfort le 15 août puis est
transféré quinze jours plus tard au camp de concentration de
Neuengamme en Allemagne où il disparaîtra à une date inconnue.
Francis Dupont est arrêté le 27 juillet 1944 à La-Gravelle (53) en
compagnie de jeunes résistants : Lucien Bideaux, 21 ans, de Pierre
Boceno, 22 ans, Paul Gohier, 20 ans, Jean Hunault, 21 ans, Paul Le
Hellaye, 21 ans, Jean Lohier, 23 ans, Robert Régnier, 19 ans et
Maurice Rousseau, 24 ans, tous morts dans les camps allemands.
Daniel Jolys . Novembre 2007
Photos publiées avec l'accord de la famille Béasse |